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Le commandant Couteau
J'ai déjà évoqué cette histoire de Laguiole, cette histoire de couteaux. Vous vous souvenez ? Avant d'en parler plus avant, je regarde en arrière : oui, l'article qui s'en va aujourd'hui (rotation des stocks oblige), c'est AbsaraTV.
Partons maintenant pour l'Aveyron. Prenons nos moufles. Il y a - au nord - la ville de Laguiole (prononcer Layole), c'est la capitale des couteaux. Son aura est mondiale. Il y a à Laguiole un grand nombre de vendeurs de couteaux, de boutiques. On en voit partout : la ville en est saturée. Rentrez dans l'une d'elles et demandez ce qui constitue un vrai Laguiole. Un vrai de vrai. Là, c'est le tout venant, vous entendez tout et son contraire. Vous trouvez même une multitude de contrefaçons, du bien imité au très kitsch.
Alors que dire ? Il y a deux tentations. D'abord celle de faire du kitsch, c'est-à-dire du volume : je vends donc je suis. C'est à la coutellerie d'art ce que la malbouffe est à la gastronomie. C'est tout et rien, c'est le jus d'éponge. Et puis il y a le reste, je veux dire la qualité. Et cette qualité se subdivise en deux branches. Vous avez la coutellerie traditionnelle qui survit fragilement, se servant d'une image passée pour vendre. Plongeant ses racines dans une paysannerie traditionnelle, elle se veut (et elle est) familiale, authentique. Qu'en dire ? Elle vend mal, sa patine est une poussière, ses principes sont des fleurs séchées. On reconnait un arbre à ses fruits : cet arbre est sec. A quelques encablures de là, il y a la coutellerie de qualité qui - elle - vend bien. Je vous en parle tout de suite.
Fig. 1 - Vrai ou faux Laguiole ?
C'est incroyable. Cet artisanat qui vit bien se munit d'un arsenal moderne et rôdé. Les vendeuses sont avenantes (jolies), les boutiques sont éclairées, les présentoirs à couteaux empruntent tant à la joaillerie qu'à l'univers du design pointu. C'est très bien fait. Ça fait envie. Et quand vous interrogez cette coutellerie-là, elle vous dit de sa stratégie qu'elle consiste à bétonner l'authenticité. A démontrer que la branche historique passe par elle. Historiquement ? C'est faux. C'est par la coutellerie paysanne [1] que passe le courant du vrai. Mais commercialement c'est opérant. Professionnellement, c'est solide. Ce sont eux, les "usurpateurs", qui utilisent le mieux les référentiels qualité, ce sont eux qui alignent, en 2007, le plus de critères d'authenticité. C'est dingue et c'est comme ça. Le monde appartient aux audacieux. Et aux pragmatiques. Leurs couteaux sont : 1. faits de A à Z sur site, à Laguiole, 2. pourvus du meilleur acier inox possible (12C27), 3. dotés, dans le manche, d'une croix en petits clous de métal (les paysans plantaient leur couteau dans une miche de pain et bénissaient ainsi le repas), 4. porteurs d'un trocard, ce poinçon qui perce et dégonfle in extremis la panse des ruminants trop gourmands, les sauvant d'un gonflement d'herbe chargée d'azote. Ils sont en outre formés de solides mitres en métal (qui encapuchonnent et scellent le manche en haut comme en bas), elles résistent aux chocs, aux chutes et à l'usure. Ajoutons que ce type de fabricant délivre un certificat d'authenticité (et de garantie à vie) muni d'un vrai numéro de téléphone, correspondant à la boutique en dur. Ce que les contrefacteurs peinent à imiter.
La classe. Je reconnais que les couteaux sont superbes [2]. Et pour couronner le tout [3], on vous les fabrique sous le nez : magnifique, démonstratif, passionnant. Là où la tactique excelle à mon sens, c'est que les opérateurs qui travaillent selon ce cahier des charges (peut-être trois ou quatre ateliers) comptent se réunir sous un label officiel. Et obtenir ainsi la bénédiction des institutions, qui sont de gros, gros relais. Oui, le vrai Laguiole, il est comme ci et comme ça, c'est ce regroupement, c'est cette plateforme qui en détient l'esprit et la pratique. C'est incroyable. Et ça va tuer tout le reste. Bien sûr l'audace est un plus. L'initiative est du côté des fabricants aux six critères. Mais que dire des fabricants historiques ? Ces descendants de paysans ont des (mmh, plutôt une) boutique mal éclairée. Les armoires sont en vieux bois teint. La décoration remonte au XIXe siècle, version chiche. Et les personnes qui animent sont les descendantes directes, fatiguées, peinées, pressées par les contrefacteurs à eux tous millionnaires [4] et par la génération montante : celle du consortium qualitatif en béton. Les difficultés d'adaptation les ont usées. Le gros gâteau les repousse. Et les miettes sont maigres. Résultat : elles ont délocalisé la production à quelques dizaines de kilomètres, à Thiers. Excellente ville de coutellerie, quoique hors de Laguiole. Economies de bouts de chandelles. Ainsi s'évapore l'espoir d'intégrer le consortium du "vrai".
Vous savez ce qui les attend ? Le rebut. Les nouveaux les excluent. Et se couronnent eux-mêmes, avec un sourire d'acier.
La morale à tout ça : les affaires, c'est beau mais c'est parfois "limite". Félicitez les agiles et les forts, mais continuez à acheter des couteaux paysans. En collant votre oreille au manche, vous entendrez parler de belles vieilles mains. Voire battre un coeur aimant.
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[1] Au XIXe siècle, un paysan de l'Aubrac, poussé par la nécessité, serait allé prêter main forte aux exploitants espagnols. Il en aurait ramené la navaja, un couteau de caractère, busqué. Son forgeron aurait ensuite travaillé l'ergonomie, redressant la pièce. Les Laguiole sont effectivement droits et préhensibles. Seul le bout opposé à la lame est encore un peu courbe.
[2] L'abeille, censée confirmer une authenticité ? Non, c'est un élément facultatif. Son origine : un clin d'oeil de l'ancêtre-artisan, qui aurait soit admiré Napoléon III, soit joué sur un calambour fonctionnel. A vous de trancher.
[3] Enfin, on vous en fabrique sous le nez juste une partie. Le reste est secret.
[4] La marque Laguiole est dans le domaine public depuis fort longtemps.
[ Image (c) Knivesandtools.com | j'ajoute qu'un sursaut vital est toujours possible, tant qu'il y a des pulsions, il y a de l'espoir | j'ai la chance et la fierté d'avoir le Calmels de mon arrière grand-père | les manches d'origine sont en bonne corne de vache | navajas | tout confondu, la contrefaçon représente 10 % du commerce mondial, estime Marc-Antoine Jamet, président de l'Union des fabricants | autre sujet, Laurent - expert Crème de violette en design sonore - m'adresse à l'instant ses voeux, vous avez déjà entendu quelque chose d'aussi classe ? ]
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