[ < 5e partie ] Psychanalyse et management [ 7e partie > ]
[ Exceptionnellement, cet article est (c) ]
Bien sûr que le management donne des territoires aux uns et aux autres. C'est même son propos central : il distribue le qui-fait-quoi et le en-cas-de-problème-c'est-Untel (un être concret ou alors symbolique - ex. : le Client, cf. Sam Walton) -qui-a-le-dernier-mot. S'ensuivent alors, de la part des managers, les renforcements positifs [1] en direction des collègues (récompenses, félicitations, gratifications - c'est-à-dire strokes positifs, reconnaissance de l'existence et de la valeur des contributeurs, sitôt qu'un succès individuel leur vient). Le management, s'il est bien fait, tranquillise les gens.
De quoi est-ce qu'il est fait ? Basiquement, de quelques ingrédients. Allons-y : il y a tout d'abord un ordre, même souple. Un ordre ? C'est un mode d'arbitrage, de régulation des conflits. Appelons ça une hiérarchie : un chef régule le caractère impétueux des individualismes personnels [2]. Il les transforme en collaborations suivies (animation des leviers individuels de motivation [3], vigilance, sanctions en cas de fautes - et non d'erreurs [4] -, félicitations aux moindres améliorations, je dis bien aux moindres, fourniture de visées claires, dans le temps [5], capacité à garder la barre en cas de crises). Il y a aussi des codes communicationnels, culturels : des règles (se dire bonjour ou non, etc.). Il y a - pour terminer - des principes ou, plus exactement, des normes : une règle invisible (tacite) fait que le collectif, animé par son chef, intègre ou exclut les nouveaux arrivants sur des critères moraux tant précis qu'arbitraires (propres au groupe, et par-là même typiques, étonnants). Ce qui se fait, ne se fait pas, etc. La facilité qu'il y a à introduire de nouvelles façons de voir (tendance néguentropique [6], attirance pour l'évolution). Et puis il y a cette gestion - correcte ou calamiteuse - de la horde.
Fig. 1 - Œdipe expliqué
Entrons dedans. Nous allons parler de sauvagerie humaine, telle que la décrit René Girard. Let's go, on le sait : les relations pseudo-familiales dans l'entreprise sont un leurre. Je connais des structures qui pensent que tout le monde est frère (ou sœur). L'entreprise est une utopie, un lieu-qui-n'est-pas-lieu, où tout le monde vit et régule les choses d'égal à égal. C'est terrible. Pourquoi ? Parce que l'absence de chef expose les calmes aux ambitieux. Si, en l'absence du marié, la mariée est à prendre - je parle là de pouvoir, de prérogatives -, il est fort à parier que les quarante violeurs (avec ou sans Ali baba) vont le faire de force. C'est le scénario de la guerre civile, autrement appelé guerre des petits chefs (leaders spontanés). Qui paie ? Le placide. Et le violent impose sa tyrannie.
Il faut donc un régulateur suprême, garant de la concorde. Beaucoup d'auteurs concèdent que c'est le fondement même du leadership : la capacité à incarner le rôle du je-tranche. C'est là l'invitation (l'ordre) à ce que chacun tienne son rang et jouisse de ce qu'il a [7], la liberté des uns se terminant, de fait, où commence celle des autres.
J'ai parlé de horde. Le concept est de Freud. Et il y a, outre l'utopie des frères, un autre scénario morbide. C'est celui du papa (ou de la maman). En incarnant une figure familiale, la personne référente risque de déclencher une tempête œdipienne. L'idée est simple : si je suis Papa (ou Maman), certains individus vint cristalliser à mon endroit un complexe (un complexus, un tissu vivant, une grappe, un ensemble mobile) de sentiments ambivalents. Tantôt l'amour, tantôt l'hostilité (rivalité, affirmation violente de soi, etc.). Et c'est à nouveau la passion, qui prépare la guerre.
Il y a des vraies familles (au sens du livret de famille) qui font le choix de clarifier tout ça, indépendamment ou non de leur rang de naissance. Ils caractérisent le qui-fait-quoi et neutralisent en amont l'utopie des frères et la fascination œdipienne. Il y en a d'autres, familles de sang ou non, qui tombent dedans comme dans un piège. Et c'est un jeu [8] : dynamique morbide.
Il faut du discernement. L'entreprise peut être un lieu de casse. Au lieu d'être un moyen matériel sain, je veux parler d'un attrape-sou. C'est bien dommage de risquer sa santé, son porte-monnaie, son estime de soi pour de l'idéalisme.
2 Aug 2007 @ 15:39 by RMS : définition du management !
Je trouve votre définition de l'utilité du management excellente : "Il (le management) distribue le qui-fait-quoi et le en-cas-de-problème-c'est-Untel -qui-a-le-dernier-mot"
Oui : fondamentalement c'est ça. La chefferie est, historiquement, passée par les notions de charisme, de participativité (pour des raisons d'évolution de moeurs). Pour autant, le manager fournit avant tout un cadre de travail (rapport serein au temps, confort socio-émotionnel, objectifs - naturellement chiffrés -, valorisations personnelles et remontées de bretelles).
Merci de votre lecture - Revenez quand vous voulez,
Lionel
2 Aug 2007 @ 23:46 by Doriane Purple : Yes, Sir!
L'analyse psychiatrique entre "Mortel transfert" ([link]) et "Les 2 minutes du peuple" ([link]) (présent sur Couleur3!) est une réussite pour les zygomatiques. Quant à Frazetta ([link]), j'espère que ton admiration graphique ne va pas jusqu'à l'extrémité de ce fan! ([link])
De plus, le héros d'Howard (à l'écriture vive et stylée), Conan le barbare, souvent dessiné par Frazetta, avait des méthodes assez expéditives en management humain et des valeurs très individualistes dans l'action, même si à la quarantaine, il devint après un putch, roi d'Aquilonie a contrario de ses désirs d'aventure. ([link])
Bises barbares.
D.
Ah, ce cher Doriane ! Oui, je sais que tu apprécies ces décalages drôles et à contre-emploi complet :-) Oui : Frazetta. Plus jeune, je voulais me faire tatouer son Icare (très bel encrage). Il est vrai que j'avais fait mon mémoire d'école de commerce sur les plateformes culturelles (et donc commerciales) que sont le pôle américain des comics et la BD européenne (92/100 plus les félicitations du jury). Héhé, ce Conan est une compensation de ce pauvre Howard, psychologiquement très fragile (quoique musclé de corps). Il s'est même suicidé à l'annonce de la mort de sa vieille maman. Drôle de gars. Conan individualiste ? Oui, et tu as raison : dans sa vieillesse, il change. On le voit progressivement prendre parti pour des pauvres bougres. Puis il devient père de famille (et fidèle, etc.). Est-ce qu'il lui reste la gnaque quand il est sur le trône ? Oui et non : pour ses hommes, il reste un barbare (courageux et bourré de bon sens). J'ai retrouvé l'équivalent de ce personnage romanesque dans le presqu'aussi romanesque - et tellement jouissif - Cizia Zykë.
(Je regarde les tatouages, en lien : erf, j'ai bien fait de résister, à l'époque. Réussi, mais... persistant. Je crois que tu es tatoué, toi ?!)
Des bises - Et calinous à la progéniture,
Lio
6 Aug 2007 @ 15:51 by Doriane Purple : Epaule tatoo
J'apprécie sensiblement le décalage engendré par le contre-emploi ([link]).
A vouloir trop atteindre le soleil, on se brûle les ailes et la peau, cher Icare.
([link])
Ce Cizia Zykë a l'air d'être un Conan post-moderne en effet, d'après les quelques aperçus de sa vie que j'ai pu lire sur internet. Qu'en est-il de sa prose?
Qu'en est-il de la tienne et de ton univers BD maintenant?
Bises à Sully ([link]) et à ses petits monstres gentils.
D.