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 Flou comme la logique - 3e partieSun 7 May 2006
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1. Mais vous êtes flous, oh oui. Je me remémore un vieux cours de psychologie où l'enseignant, un chercheur passionné, nous fait faire un test, en salle de cours, sur papier. Question : Quelle est la probabilité que demain, il fasse beau ? Nous, les étudiants, disons globalement par écrit : Mmh, peut-être 60 %. En parallèle, circule la question symétrique : Quelle probabilité pour que le temps de demain soit à la pluie ? Nous répondons... 50 %. Véridique. Les matheux remarquent d'emblée les 110 % de l'arrivée. Politiquement peu correct, uh ? Comment se fait-il que les mêmes sujets (nous, a priori normaux) fassions des prévisions mathématiquement fausses ? Réponse : la faute au cerveau. Qui, le mutin, fonctionne sur des bases de logique... floue. Regardons le cas. Il y a une incertitude, ici forte : une catégorie intermédiaire et bâtarde (grossière disent les scientifiques). Appelons cela un sac poreux, un ensemble en balotage, basculant un peu à droite, un peu à gauche, bref 'mangeant à tous les rateliers'. C'est un Peut-être. Dans notre cas ? Il vaut 10 %. Que firent nos cerveaux, en définitive ? Une belle addition du Oui, du Non... et de ce Peut-être. Résultat : 110 %. Eh oui. Les probabilités de la vraie vie débordent, voire explosent les choses. (Ce qui, en logique aristotélitienne ou cartésienne, voire même probabiliste, est faux - voire impossible-n'y-pense-même-pas.) L'esprit humain, prudent par excellence, car pétri d'adaptabilité et d''esprit de finesse' (dixit Blaise Pascal), se fonde par habitude sur une réalité complexe. Il en tient compte. Aussi dépasse-t-il les frontières logiques classiques (trop théoriques, artificielles à l'envi). Il mise - à l'inverse - sur une réalité à plus de 100 % : une super-réalité (inflation de réalisme). Pour le cerveau, tout devient 'plus-que-possible', donc sereinement vivable. Prévisible. Favorable à l'action. Ambitieux, l'encéphale ? Moyen. Très, très moyen. Il est surtout prudent, il établit en permanence une marge d'erreur. L'incertitude, il connaît (alors il anticipe). Prudent comme un cerveau, voilà bien la phrase-clé. Sentez-vous libres d'en parler aux dîners : Connaissez-vous l'histoire du flou qui repeint son plafond ?

2. Etats de la science. Passons maintenant une vitesse. Les ensembles de la logique standard ont des bords [des frontières] nets : la tomate appartient à l'ensemble des fruits mûrs, ou non. C'est 0 ou 1, assurent Didier Dubois et Henri Prade, chercheurs à l'Institut de recherche en informatique de Toulouse (IRIT), auteurs d'un passionnant dossier sur la logique [1]. La logique floue, elle, tient délibérément compte des degrés intermédiaires : la tomate peut être pas très mûre ou trop mûre. Dans les situations réelles, expliquent les scientifiques, nos informations sont incomplètes et nos avis nuancés. Que dire aux cartésiens ? D'évacuer, quant au cerveau, le point de vue classique [2] : la pensée, et les systèmes d'information qui en découlent, fabriquent une prise de décision à géométrie variable. Finies les fameuses tables de vérité qui - depuis Aristote - encadraient le raisonnement. Ces matrices décisionnelles, si sages, distillent une vérité tronquée [4]. Trop théorique. Place au réalisme et aux ensembles flous : la vérité cède le pas à la réalité, sa cousine. La logique classique, déplorent les chercheurs, n'appréhende que ce qui est vrai et faux. Catégorique et figée, elle ne permet pas la déduction provisoire de conclusions plausibles, suceptibles d'être remises en cause par l'arrivée d'informations supplémentaires. Elle ne prend pas non plus en compte le caractère incertain des informations ni le caractère vague des catégories à manipuler. Résultat ? Les automaticiens [4], concepteurs de modèles décisionnels réalistes [5], planchent sur les systèmes vagues. Cette logique de l'incertitude est tout bonnement celle de la vie. Vie qui, nous le savons, s'invite dans l'économie et l'industrie. Regardons ensemble. Le diagnostic de pannes, la prospection géologique, le conseil bancaire ou financier, la recherche d'informations sur Internet, la régulation de processus industriels complexes, s'appuient sur des informations incertaines, des règles générales susceptibles d'exceptions, des catégorisations vagues. Qu'on se le dise : se décider - et aider les machines à en faire, peu ou prou, autant - s'appuie sur notre capacité naturelle à raisonner de façon nuancée. Autant parler d'aptitude à manipuler l'information graduelle, non tranchée. Pourquoi dire ça ? C'est bien simple : graduer, c'est ce que nous faisons tous les jours, en utilisant des ordres de grandeur : 'grand', 'élevé', 'petit', etc. Les règles décisionnelles se font donc flexibles, voire franchement 'élastiques' (catégories 'grossières', poreuses, où l'on bascule d'un ensemble à l'autre). L'ensemble classique possède des bords francs : un objet appartient ou n'appartient pas à un ensemble. Les ensembles flous, concluent Didier Dubois et Henri Prade, ont des bords graduels : l'appartenance à un ensemble flou est une question de degré, ce qui en estompe les bords.

Un exemple ? Le climatiseur, système à règles floues par excellence. Supposons que la température x de l'air - vaille - 19° C : elle est - mettons - 'fraiche' à 20 % et 'idéale' à 80 %. La vitesse du ventilateur sera 'lente' à 20 % et 'moyenne' à 80 %. Ou comment prendre un peu des deux pour mitiger sa réponse.

L'intelligence est... un mélange.



Fig. 1 - Pour la science n°49 | Fig. 2 - Van Vogt et le non-A

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[1] Dossier Les chemins de la logique, revue pluriannuelle Pour la science, hiver 2005 - texte intégral.

[2] Cf. Antonio R. Damasio.

[3] Informaticiens, mathématiciens, philosophes, biologistes, psychologues cognitivistes.

[4] La vérité, ici, est soeur de rigueur, de cohérence, d'activités cogitatives dites correctes. Dans la vraie vie ? Ses applications sont maigrelettes, tout - sauf les catégories philosophiques strictes - répondant au flou, à l'imperfection, à la méconnaissance, à la circularité de l'ouroboros, où (tel le serpent qui se mord la queue) la conséquence d'un phénomène devient partie-prenante d'un tout et amorce elle aussi des actions, bref devient cause à son tour. C'est le fait du complexus, cette architecture de la vie. Cette texture même des choses (complexus veut dire tissu).

[5] La logique probabiliste ? Guère plus réaliste que la logique classique. Et puis très coûteuse : elle nécessite des données statistiques, pas toujours disponibles et oblige les chercheurs à convoquer l'artifice du pari, quelque peu arbitraire, selon Didier Dubois et Henri Prade. Autre inconvénient avec les probabilités : pour un événement x, le manque de certitude qu'il se produise devient, comme par magie, une certitude de l'éventualité contraire. Je ne sais pas trop si le soleil reviendra dans la demie-heure, pourquoi soutenir modicus qu'il restera caché ?

[ C'est Lotfi Asker Zadeh, automaticien américain né en 1921 (page), qui est le père de l'ensemble flou (seconde moitié des années 1960), à l'origine des modèles contemporains de systèmes experts | Alfred Korzybski (1879-1950) et la logique non-aristotélicienne | l'équivalent français de la société korzybzkienne de sémantique générale (IGS) | Korzybzki, traduit par Isabelle Baudron-Aubert [Fr] - son blog | Mireille de Moura et Frédéric Lavergne injectent Korzybzki dans le monde des institutions | Le Non-A, le cycle de romans d'Alfred Elton Van Vogt (1912-2000) qui a popularisé Korzybzki - toute mon adolescence ! | Van Vogt, sites 1, 2 & 3 | par un autre angle, revenons-en à la logique - logique et carré sémiotique | et toujours - cerveau et complexité | systémique | éthique et décision | management | conseiller en environnement complexe ]  Read More