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 Les jeux - 10e partieSun 4 Jun 2006
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Deux éléments. Premièrement, l'Analyse transactionnelle : l'AT d'Eric Berne, nous l'avons vu, est un projecteur braqué sur les chantages, cercles vicieux et autres jeux psychologiques. Vous vous souvenez ? Deuxièmement, Taibi Kahler. Ce disciple de l'AT voit dans les apports de Berne un formidable vivier (une galaxie) qu'il convient d'optimiser, de condenser. Autour d'idées-forces, centrales, cohérentes. Des points d'entrée dans la machinerie AT. Allons plus loin : ces points d'entrée sont aussi des tentatives de grilles de lecture fiables, transposables de manière indépendante à peu près partout. Je dis bien de manière indépendante. Au point de former un nouveau système, un modèle post-transactionnel, opérant : la Process Com (PCM). Alors voyons : d'une part l'AT et les jeux, d'autre part la PCM. Questions naturelles : Qu'est-ce qui incite, inconsciemment, à jouer ? quite à faire des dommages collatéraux ? D'autre part, qu'est-ce qui préside à la constitution des profils PCM, ces structures de la personnalité qui - selon Kahler - pétrissent le monde ? Réponse : c'est en grande partie les drivers. Ces incitateurs [Fr] sont les lignes de force inconscientes qui charpentent les gens, les actes et les rapports humains. De soi à soi, et de soi aux autres. Les drivers, pour les deux auteurs, sont les moteurs [1] du monde.

Continuons un peu. Le sujet d'aujourd'hui mérite que l'on se replonge dans le bouillonnement pré-PCM. Nous sommes en 1974. Taibi Kahler et Hedges Capers, transactionnaliste lui aussi, planchent sur le Miniscénario [2], ce 'pétage de plombs' universel qui, pour de 'simples' stimulations interpersonnelles non obtenues [3], fait dériver la personne vers des conduites a priori aberrantes. Quoique quotidiennes [4]. (Tout le monde stresse, joue... et perd, c'est un classique.) Il faut ici reconvoquer le consultant Giampaolo Possagno, qui fait un intéressant tour d'horizon des drivers :

1. 'Sois toujours parfait', 'Ne fais pas d’erreur'. Cet incitateur recquiert une qualité d'exécution parfaite et minutieuse. Tout est dans la maîtrise, vérouillée, fermée au monde et aux objectifs réels. La personne est enfermée en elle-même, focalisée sur les détails. Tous les détails. La fin du programme ? Quand la personne peut (enfin) constater que tout est maîtrisé à fond. Jouissance à la clé. Quand je suis sous cette emprise, reprend Possagno, en règle générale, j’attends aussi des autres un comportement de cette nature. Ajoutons que pour le consultant en communication René de Lassus, les croyances ici engagées se résument à : ne rien laisser au hasard, un être humain peut - concrètement, et ça lui est profitable - faire les choses à la perfection. Croyances (hélas !) renforcées par ce que la psychologie appelle l'attention sélective [5],

2. 'Fais toujours vite', 'Dépêche-toi', 'Regarde toujours en avant'. Le mot d'ordre ? Tout régler rapidement, énumère Possagno, répondre vite, parler vite, etc. C’est, selon lui, un appel à la précipitation, un appel à quitter le présent. Souvent aussi : un mécanisme d'autoprotection (implicite) pour éviter les gens de trop près. Leitmotiv : mieux vaut aller vite et se montrer pressé, analyse Lassus,

3. 'Donne-toi toujours de la peine', 'À la sueur de ton front', 'Travaille sans jamais t’arrêter' (Try harder). Celui qui agit selon cet incitateur fait de chaque tâche l’oeuvre du siècle. Rejaillissement sur les autres : le sujet cherche aussi à amener les autres à ce qu’ils fassent des efforts avec lui. Mot d'ordre : surtout ne pas se relâcher. Proverbe idoine : les dieux ont placé la sueur avant la réussite. Et quelqu'un qui en bave, dixit Lassus, finit toujours par y arriver. La croyance aliénante ici en jeu, c'est que l'on peut faire plaisir à tout le monde, il est important de montrer qu'on essaie constamment, avec acharnement [6],

4. 'Contente toujours tout le monde', 'Sois toujours aimable', 'Le chapeau à la main ...' L’autre a toujours plus d’importance que moi. (Fais plaisir ! ordonne le psychisme.) Les autres se sentent bien ou mal ? J'en fais une affaire personnelle. En fait, j'ai besoin que les autres m'estiment. Le risque : mettre ses propres besoins sous le boisseau. Phrases-clés : il faut être bien avec tout le monde, et ainsi se montrer aimable et dévoué, il y a moyen de contenter tout le monde,

5. 'Sois fort en toutes circonstances', 'Serre les dents' ('Ne montre rien', ajoute Lassus). Surtout, renchérit Possagno, ne jamais montrer de faiblesse, être un modèle, garder une attitude ferme, être intransigeant et si possible tout accomplir soi-même. Cet incitateur serait un appel à l’héroïsme. Il trahit un certain manque de confiance à autrui et une horreur (une fuite) de la vulnérabilité. Interdiction, par ailleurs, d'être triste. Schème impliqué : la méfiance, c'est important de faire croire [ndlr - y compris à soi-même] que l'on est fort.



Fig. 1 - Les éditions Tascabili Bompiani


Le mot de la fin à René de Lassus. Il existe heureusement des remèdes. Les injonctions se combattent avec des contre-ordres. Ici, des permissions. Voici les principales : Existe, ose être toi-même, prends du pouvoir selon les circonstances - Ose agir, pends des initiatives, des risques bien calculés - Réussis ce que tu entreprends - Réfléchis toi-même, ose dire tes propres idées - Deviens un adulte, ose prendre des responsabilités, analyse les pensées de ta jeunesse pour en retenir les meilleures - Fais confiance, tu sais apprécier qui est digne de ta confiance et qui ne l'est pas, délègue - Intéresse-toi aux autres, sois plus proche des gens - Ressens les choses et les individus, fais confiance à tes émotions et à ton intuition - Sois gai, sois libre, tu as le droit de t'amuser - Sois raisonnable, équilibré, fais preuve de mesure.

Un bon exercice, que je vous soumets, serait de relier ces permissions aux incitateurs.

Excellente soirée - Très bonne Pentecôte à vous.

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[1] Les strokes, dans le dialogue offre-demande, forment le carburant. (Bifurquons un instant par la motivation.)

[2] Nous sommes 15 ans avant le fameux Addendum.

[3] Précisons qu'ils s'agit ici de strokes ciblés : leur absence est inconsciemment ressentie comme un rejet. Tout le monde a besoin de signaux de retour, de preuves qu'il existe, qu'il est voulu, qu'il peut avoir sa liberté, sa vie propre. Lire René Arped Spitz. Ainsi que Jacques Salomé, qui relève quelques besoins fondamentaux : 1. la survie, 2. se sentir en sécurité, aimé, respecté, entendu, 3. les rapports sociaux (le socius ou la reliance du sociologue Marcel Bolle de Bal, commentée par Jean-Louis Le Moigne), 4. se sentir distinct des autres (individualité), 5. prendre en main son destin (autonomie), 6. la distance et le silence (repli), 7. la réconciliation et l'harmonie des choses mises dos-à-dos (symbiose).

[4] Cf. la dimension des scénarios de vie, par Jean Cottraux. Voir notamment ses passionnants schémas de personnalité, en complément des drivers.

[5] Voir aussi les effets de la prophétie autoréalisatrice de William Isaac Thomas. Ou encore les renforcements groupaux façon Janis.

[6] Je pense forcément aux devises Shadocks :-)

[ D'après l'Association internationale d'Analyse transactionnelle (ITAA), nous jouons pour : 1. obtenir des strokes, par tous les moyens possibles (surenchère, etc.), y compris si cela se termine mal, 2. occuper son temps (amplifier la sensation de maîtrise ou obtenir des sensations 'électriques'), 3. se voir confirmer (cf. attention sélective) que les croyances auquel l'on adhère sont bonnes et ainsi se sentir rassuré. A quoi j'ajoute personnellement le besoin de Tout cela est affaire de craintes : curieuses stratégies que celles de l'homme... Un bel appel à la symbiose, qui transcende (dépasse) les choses - cf. Marie-Louise von Franz | par ailleurs, le Triangle thérapeutique (sorte de contrepied vertueux du Triangle dramatique, ici intériorisé), peut s'envisager, selon la coach Patricia Coosman, comme une actualisation de la Puissance, de la Permission, de la Protection - à voir | un bon moyen de mesurer l'importance des jeux dans notre vie, le Questionnaire de scénario (p. 355) in : Que dites-vous après avoir dit bonjour ? | un bon moyen de les éviter, c'est d'être assertif et de refuser (poliment) de prendre part à l'un deux, quand il vous semble manifeste | autre apport, les positions de vie | Process com, tableau récapitulatif | l'école du Dialogue intérieur pousse l'idée des drivers jusqu'à envisager, derrière chaque injonction, des personnages intrapsychiques bien distincts ]  Read More


 L'entreprise mythiqueFri 26 May 2006
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Sortons de Crème de violette un moment. Nous en reparlerons bientôt. Et sous toutes ses coutures. Revenons-en, si vous le voulez bien, aux sciences humaines, l'un des piliers de ce blog (manager, c'est bel et bien apprivoiser [1] des tendances humaines). Parlons fiction : quel point commun y a-t-il entre Mad Max, Conan le Barbare, Bilbo le hobbit et Luke Skylwalker ? Le sex appeal ? Mmh, chacun ses goûts. Plus sûrement, c'est le support : ces personnages sont des archétypes du grand écran. Le deuxième point, sur lequel j'insiste, c'est Joseph Campbell (1904-1987), un spécialiste américain de la mythologie. Il est l'inspirateur, direct ou indirect, de bon nombre de ces grandes fictions contemporaines. De sorte que George Lucas, le père de La Guerre des étoiles, en parle comme d'une référence absolue. La consultation récente du Monde 2 (magazine superbe), chez un médecin - si ! -, me permet de vous brosser aujourd'hui un panorama rapide des structures présentes dans les mythes (et pourquoi pas dans l'inconscient de certaines entreprises). Le travail de Joseph Campbell, non content d'inspirer de grands réalisateurs, peut inspirer le manager ou le coach qui est en nous. On y va ?

Côté contes, il y avait certes la morphologie (formation construite, quasi systématique) de Vladimir Propp (1895-1970), un folkloriste russe [2]. Il faut aussi compter sur Campbell. Ce dernier dénombre sept étapes narratives fortes : 1. l'appel de l'aventure, 2. l'aide surnaturelle, 3. rencontre avec une déesse, 4. chute et 5. apothéose, 6. déclin puis 7. désir d'immortalité. L'opposant traditionnel ? Le Monstre tyran, obligeant le Héros à vivre un Doute tragique puis un sacrifice circonstancié (Don suprême) - voir ici.

Tout cela n'est que rêverie, sourit le manager rationaliste. A quoi le manager culturel (cf. Edgar H. Schein) lui répond que la chose humaine est avant tout irrationnelle, psychologique et structurée. C'est-à-dire interprétable. Donc utile, en termes de ressorts : je peux (ou dois) me servir de ce qui constitue l'homme, de ce qui constitue les groupes, pour faire 'marcher' mon batailon de collaborateurs. Hmm. L'expérience montre que la croyance [3] et - plus généralement - la pensée magique sont des tendances lourdes. L'entreprise est une réplique de notre psychisme : des flux cogitatifs, des tensions, des lieux de stockage, des valeurs, des émotions.

Et des mythes plein la tête.

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[1] Dans des milieux (des cultures, des systèmes dynamiques groupaux), selon des contingences (économiques, techniques, etc.) et des visées (objectifs).

[2] A - Prologue | B - Séquence préparatoire - 1. un proche est absent, éloigné ou mort, 2. l'interdiction plane, 3. interdiction transgressée, 4. une interrogation vient se greffer, portant sur le Méchant ou bien directement sur le Héros, 5. l'on aprend quelque chose, qui le(s) concerne, 6. une tromperie a lieu, 7. où l'on voit la complicité involontaire du Héros, dupé par sa propre naïveté ou par un sort | C - Première séquence, 8. le Méchant commet son méfait sur un être cher, le soumettant à la violence ou au vol, 9. le méfait devient manifeste, le Héros est alors sommé de réparer le tort causé (appel au secours, envoi du héros), 10. et 11. acceptation, entreprise réparatrice, le Héros se met en route, puis 12. passe - auprès d'un Aidant - l'épreuve de mérite qui lui fait gagner un pouvoir ou un objet magique, et donc, 13. réagit à ce que fait l'Aidant, puis 14. reçoit bel et bien l'auxiliaire magique, 15. il arrive dans le territoire (Royaume) de sa quête, 16. combat le Méchant, 17. se fait blesser (marque, blessure, amputation, cicatrice), 18. vainc l'ennemi | D - Deuxième séquence, 19. le Héros parvient à réparer le méfait, 20. repart chez lui, 21. mais se fait poursuivre (ou persécuter), 22. heureusement se fait secourir, 23. finit par arriver incognito, 24. se fait à nouveau berner, un Faux-Héros (usurpateur) lui volant la vedette, 25. à nouveau une épreuve, 26. bientôt accomplie, 27. et 28. ça y est le Héros est reconnu et le Faux-Héros démasqué, 29. le Héros change d'état ou de forme (transfiguration), 30. l'usurpateur affronte son châtiment, 31. et le Héros peut enfin se marier et/ou monter sur le trône.

[3] Cf. la prophétie autoréalisatrice de William Isaac Thomas (1863-1947). Résumé. Un peu plus loin avec le théorème de Thomas (ici en ethnométhodologie). Bibliographie exhaustive [En].

[ Qu'est-ce qu'un conte ? | Morphologie du conte, extraits | Joseph Campbell, groupe de discussion [En] et biographie fort claire [En] | le consultant Yves Enrègle applique au leadership les archétypes, la combinatoire et la dynamique narrative de l'univers d'Astérix - voir ici | entreprise et vie psychique | univers mythiques et organisations, des lieux de pouvoir | Antonio R. Damasio, le neurologue qui a réhabilité les émotions quand à l'élaboration de la pensée (prise de décision) | retournons au mythe, fameux récit explicatif - ce sont peut-être Georges Dumézil, Carl Gustav Jung, Mircea Eliade et Gilbert Durand qui en parlent le mieux ; cf. symbole | Le Monstre tyran des entreprises (des groupes en général), une invention de cartographes ? ]