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François Dubet
En deux temps. Je les aime comme ça les billets de blog. Vous savez ? Un fil directeur, qui introduit, et puis un cœur de sujet juste après : parfois en phase (dans la droite continuation), parfois différent. Comme une bifurcation. Vient alors une histoire, un rythme - oui - un truc en deux temps. L'un installe et l'autre dit.
C'est vrai que les derniers billets de ce blog ont des accents très perso. Je l'assume. Écrire des billets, c'est ouvrir quelque chose. Une boîte à choses (et c'est open). Une âme, un vécu... Souvent dans l'instant. Aux contributions pro, viennent contraster (compléter ?) des éléments perso : certitudes, doutes, expériences. Des pointillés forts. Ou bien le tiers-élément d'une tresse à trois brins : 1. le pro, 2. le perso dit (ici écrit), 3. le perso secret (le vrai, diffus, induit, invisible - comme un tempérament, comme un nuage humide, personnel, qui nimbe les écrits).
Ouais.
Je reprends un instant cette histoire de propos en deux temps. Puis passe, avec vous, à François Dubet, sociologue français.
Parlons des Simpsons. La série animée. (Hilarante.) L'art de ses nombreux scénaristes, c'est de couper l'épisode en deux temps, deux histoires. Que dire ? Narration bien faite. Et rebondissement central, qui fait une charnière immédiate. Alors vient un rythme, ok. L'histoire se tord, se dynamise, prend une posture. Un souffle.
Direction France culture à présent. (C'est le second point). Et chapeau bas. Dans son rendez-vous du mardi, de 11 h à 12 h, le journaliste Sylvain Bourmeau (blog, émission La Suite dans les idées) reçoit des personnages-piliers en sciences sociales et humaines. Son invité d'aujourd'hui : le sociologue méridional François Dubet, spécialiste de l'exclusion. Sa contribution d'aujourd'hui confirme un rôle, une pensée à part, stimulante. Qu'en dire ? Les grilles de lecture, selon lui, se plongent dans l'idéologie du XXe siècle. L'épreuve des faits dépasse, malmène et désarçonne donc ces anciennes (quoique vivaces) façons de lire le monde, de l'analyser (voir théma Paradigmes). L'idéologie donne une logique interne : une forme. Une limite...
Or, le monde a changé.
Le monde riche (le nôtre, celui du Nord) change à grands pas. Les institutions classiques ont du mal à suivre. Elles sont en crise. Leur côté rassurant, prépondérant, modérateur, répartiteur (en clair central) s'efface. Et le doute arrive. Regardons ça : la pratique religieuse perd du terrain, l'école absorbe mal la détresse culturelle, l'université isole au lieu d'introduire au choc (et aux attentes) du monde du travail, l'entreprise détruit ses propres emplois (elle est cannibale), les travailleurs sociaux peinent à tisser des références, des pratiques, des liens salutaires, les intellectuels lorgnent tantôt vers les idéologies (forcément réductrices, forcément croupies) tantôt vers le succès personnel lénifiant, pauvre et bien-pensant (carrière, reconnaissance, appétit pour les choses évidentes), les familles deviennent de simples noyaux, souvent monoparentaux, parfois marqués de la chute du père (divorce, chômage, mal à se projeter, à être un individu socioprofessionnel tenace, donc porteur d'une image de structuration, de légitimité, de sagesse - recul, enseignement - et d'autorité ; cf. Nom-du-Père - Lacan -, et cf. Animus).
La lose, en clair.
La perte des repères...
Augmentée d'un moteur ferme et à présent général : l'individualisme à tout va. Quand mon tissu va mal, et que son rôle signifiant part en toupie, je m'appuie sur moi-même. Fini le religare : mes liens, qui pourtant me définissent, s'effilochent. L'Autre devient un rien, un point d'interrogation, voire un porteur de microbes.
De sorte, et c'est là que je veux en venir, la déroutinisation s'installe. Ce qui faisait le code du vivre-ensemble perd en substance. Il se vide. Les modes de communication s'individualisent, donc perdent en efficacité générale. Et comme tout s'évanouit, j'échoue. Je doute. Je bataille. Porteur de moi et de moi seul (survie, accrochage délibéré). Moi seul avec - ou contre - le monde, c'est une croisade perdue.
L'Autre devient un moyen ou, pire, un obstacle. Il n'est plus lui.
Et moi sans lui, je deviens une soustraction. Une peine à être.
Dubet parle du sentiment d'échec. C'est le signal qu'un processus s'arrête. Au lieu d'attribuer à ce tissu de crise mes ralentissements, mes tentatives, mes arrêts dans le milieu (voir Attribution), je crois que l'échec est mon résultat. Ma chose. Mon fruit. Si le reste est maigre, c'est que moi je suis (et je me le dois) être fort. C'est-à-dire opérant. Mais comme c'est sociologiquement infondé, je me heurte à moi. Je crois que tout est de mon fait.
Je déprime. Et perds plus encore le lien avec autrui.
Que dire ? C'est intelligent, c'est réaliste. Je range Dubet parmi les pragmatiques.
Revenons-en à la déroutinisation, qu'il faut rattacher aux thémas Rituels et Besoins de structurer (de maîtriser) le cours du temps. J'en termine ici. Pour communiquer (trouver ce que les autres et moi avons en commun : attentes, envies, projets), je dois passer par des rituels. Des routines. Des garanties. Des clés. Ces processus amènent la paix sociale : si je sais comment pacifier un rapport (les rituels rassurent et montrent que l'on a le même référentiel que l'interlocuteur), eh bien si je possède ça, je me débrouille. Je sais rassurer l'autre et rentrer dans un lien. Il me reconnaît comme un pair.
Si mon trousseau comportemental est vide de clés - ou pire, doté d'une abondance de cultures différentes, segmentées, morcelées, microscopiques (pontillistes, pour paraphraser Dubet), autant dire spécifiques et individualistes -, je me perds. Je perds en lien. Je perds en assurance. Je me perds moi. Je m'éparpille. Et prends des coups (rejet, éviction).
Je m'attribue l'échec. En ligne de mire ? La violence : faite à moi-même, faite aux autres.
J'en finis : je veux rappeler combien, dans sa sagesse, le docteur Berne soulignait l'intérêt d'être superficiel. D'avoir les codes. C'est une dynamique sociale, tournée vers autrui, futile et utile. Constructive, en clair. Naturelle.
L'individualisme est une impasse. La peur de souffrir (maîtrise et prudence excessives) ? Un beau leurre. Le risque : une nécessité, consubstantielle à la vie.
Car il faut bien vivre. (Bon sang.) Et vivre, ça se fait ensemble.
Vous êtes ici chez vous : je vous souhaite une excellente semaine.
Be seeing you.
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[ Bande-son de mes dernières semaines : Charlie Winston, beatnik à souhait (The less I have, the more I'm a happy man... - Ouais, et un hobo, c'est un vagabond de la Grande Dépression, années 1930) | hobos, langage visuel ]
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1 300. C'est le nombre de connexions enregistrées hier sur ce blog. Un nombre qui flirte maintenant avec ce que connaît le support de l'ami Flemming, mon initiateur en blogomanie. Ce seuil est une photo correcte, qui intègre des choses et en exclut d'autres à la fois. Ce qu'il intègre ? Les passages de Google, qui interroge le blog (référencement dit naturel). Et ce qu'il laisse de côté, ce sont les agrégations de flux, les abonnements aux billets, captés comme des dépêches. Ce qui me fait dire que, l'un dans l'autre, il reflète les connexions. Peut-être même sous-évalue-t-il un tantinet, les abonnés RSS s'évaluant potentiellement en centaines (une ou deux).
Et 1 300 connexions directes, c'est sûrement 1 000 lecteurs uniques, sachant qu'hier, 2 billets (favorisant une partie de reconnexions) sont venus s'ajouter au blog.
Alors quoi ?
Voilà un rêve d'enfant. Chroniquer quelque chose. Rêve accompli en 2001-2002, en même temps que mon job régulier de formateur-conseil, quand une amie m'a proposé d'écrire à côté dans la presse nationale. Dans du papier. Je repense à La Tribune, à 01Informatique, à d'autres. Ce qui a décidé Miriam à m'en parler, c'est mon profil d'école de commerce, mon investissement-terrain et mon goût pour la hi-tech. Ce qu'elle savait aussi, c'est que j'aime exprimer des choses : faire des focus, des découvertes, des rencontres et des relais d'impressions. Eh ouais !
Mmh, exprimer. Écrire et former. Et explorer de nouveaux champs, m'ouvrir, ouvrir les copains, m'ouvrir par dessus ça. Cercle vertueux. La vraie vie. Ça et voyager...
Ouais.
Ce qui me fait dire que si je pouvais financièrement (ce qui s'appelle être rentier), je ferais x contributions documentées par jour. Imaginez que chaque lecteur verse 1,50 € par mois (soit 1 café) : je pourrais faire de la recherche (systématiser mes connaissances et mes travaux et les livrer), Absara.com deviendrait un atelier de management à ciel ouvert. Avec un budget-temps conséquent. Et des contributeurs multiples. Et des angles poussés. Synergétiques. Fouillés. Et assumés, comme d'hab'.
L'expérience, pour autant, montre que les masses critiques de lecteurs découlent en grande partie de la gratuité. C'est dans l'ADN du Net.
C'est comme ça.
4 h 12, je vais me lever. Encore plein de choses à faire avant que déboule ma tribu de chair et de sang.
[ << CdV 6.0 le 9 mai, une édition spéciale entreprises-jeunes entrepreneurs ] Pause café avant Crème de violette 6.0 - 58e partie [ Absara café 1.0 - 59e partie >> ]
Absara café 1.0 le jeudi 5 avril de 10 h 30 à 12 h au Velane Caffe, place Montoulieu à Toulouse
A quelques semaines de Crème de violette 6.0 - Edition spéciale, Absara, l'association promotrice du speed consulting en région, fait une pause et organise un moment de convivialité entre participants, partenaires et amis du réseau, ce jeudi 5 avril de 10 h 30 à 12 h au Velane Caffe, place Montoulieu - près du Grand-Rond à Toulouse (plan sur Toulrezo.biz).
Nous invitons les habitués de Crème de violette, et également tous les amis de la galaxie Absara, à y venir nombreux. C'est gratuit, c'est informel. C'est désormais tous les premiers jeudis du mois. Nom de code : Absara café, ici 1.0. Plus d'infos.
[ Le ToulouseBlog reçoit aujourd'hui même un billet de mise à jour bien mérité ] Read More
<< Every person is a marketer, and anyone crazy enough and passionate enough to start something is definitely a marketer. >>
Seth Godin, bestselling author, entrepreneur, agent of change and blogger.
[ Lien envoyé par Guillaume | << Toute personne est en mesure de pleinement connecter une offre à la demande, constat patent chez les gens suffisamment fous et passionnés pour commencer quelque chose >>, ce à quoi j'ajoute : et pour se projeter dans les différentes étapes d'un projet fructueux - cf. une bonne idée, clés du succès | management de projet - I et II | reading Flemming Funch and also public speaking specialist LeeAundra Temescu - Absara.com ]
[ << De l'utilité des réseaux, minie-saga de l'été ] Chérie, on s'fait une soirée meet-up ou une soirée meet-down ? - 8e partie [ Collaborer - 9e partie >> ]
Champagne. La Net-économie fait son retour, cette fois-ci pour les humains. Et par les humains, devenus vrais acteurs. C'est ce que les initiés nomment le nouveau paradigme ou encore le 2.0. Les réseaux sociaux sont en plein dedans. De sorte que le fameux débat du clic and mortar nous refait le coup du boomerang. Exit, cette fois-ci, les produits culturels et la vente par correspondance. En 2006, la jonction réel-virtuel s'invite dans ce qui fait le ressort social d'aujourd'hui : les communautés.
Le virtuel sans réel est juste un esprit qui flotte [1]. L'écran comme panacée de la relation, même professionnelle, c'est fini. Vrai de vrai : les clubs et groupes d'influence l'ont bien compris. Témoin, le formidable essor des meet-up (aller à la rencontre des gens, meetings, vis-à-vis en chair et en os, soirées thématiques), qui prouve que le Net - plus que jamais - se cherche un corps. Le virtuel a troqué sa casquette d'opérateur froid contre celle, plus avenante, de maître de cérémonies... réelles. Le webmaster se fait bâteleur et entremetteur [2]. Un plain-pied dans la-vraie-vie-point-com ? C'est effectivement le cheval de bataille des opérateurs sociaux, qui visent l'interpersonnel absolu (comprenez durable), entre : 1. simples visiteurs de sites, 2. blogueurs, 3. utilisateurs de réseaux sociaux, 4. acteurs plus ou moins emblématiques du secteur concerné (institutionnels, PME, etc.). Eh oui, ainsi est fait l'humain : une rencontre qui compte, c'est un face-à-face avec des corps. (Et du vin, si possible.)
Exemples de meet-up ? Les soirées [3] Viaduc, initiées par les hubs (moyeux), ces relais communautaires locaux. Ou encore les soirées hi-tech [4] de la très dynamique Fanny. Quoi d'autre ? Les meet-up sont une claque au syndrôme Dean. C'est Le Figaro qui en parle. Devisons un instant de politique américaine : l'on se souvient que le candidat malheureux de 2004, Howard Dean, avait massivement investi la Toile. Il était certainement de tous les hommes politiques du monde celui qui a le plus exploité Internet. Le verdict fut... sans appel [5]. Pourquoi ? Trop de virtuel [6]. Pour la politique ou l'économie, les opérateurs se doivent - c'est obligatoire - de combler ce persistant fossé entre le virtuel et le réel. La suite de l'analyse indique que Dean a laissé les internautes dans leurs bulles, entre eux, sans descendre dans l'arène politique. Dommage.
L'idée qui prévaut aujourd'hui, et partout : transformer les internautes en relais du monde réel, capables de s'engager dans la rue ou sur leurs lieux de travail. Les soirées seraient donc le pendant charnel indispensable.
Où l'on revit, comme à l'Age d'or des start-up,
une empoignade féconde entre dimension du clic et tenants d'un mortar, figuré par les soirées 'en dur'
Certains me diront : Le virtuel et les soirées, c'est bien ce que fait Absara ? Oui et non : chez nous, c'est l'inverse. Les soirées amorcent un contact, que le virtuel vient ensuite relayer. L'entame vient des soirées : Bonjour, je suis Untel. Enchanté de faire votre connaissance. Quel domaine vous occupe, précisément ? Le virtuel prend ensuite une place de meet-down. Sorte de prolongement. Ou de relai arrière.
Voilà.
Clic !
Ainsi, pour rester branché(e), pourrez-vous dire à vos prochains vis-à-vis : Et vous, cher ami, êtes-vous plutôt meet-up, plutôt meet-down ?
Entretenant ainsi votre propre mythe. (Chéri, j'ai rencontré un chic mythe.)
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[1] Pour s'en persuader, revoir le fascinant Ghost in the shell (1995) du Japonais Mamoru Oshii.
[3] Le hub toulousain 'Ville rose' compte à ce jour quelque 1 300 membres. Autres hubs, la liste.
[4] Réservées aux geeks, professionnels ou amateurs transis de technologie et de nouveautés.
[5] L'on sait par ailleurs qu'un président qui entame une guerre s'impose quasiment toujours pour un autre mandat, représentant - pour le peuple angoissé - le seul à même de défaire ce qu'il a engagé, avec la même résolution, le même poigne de gagnant (passer le relai = risquer de perdre la guerre).
[6] En outre, Dean avait tiré le virtuel et a péri par celui-ci, qui - tel un enfant ingrat - le montrait sous un jour... étrange.
[ Image (c) Thierry Vatelin & Absara | Un terme vous échappe ? Double-cliquez dessus, la définition s'affiche | Clic and mortar -> clic and meeting -> meeting and clic, c'est le 'glouglou-clic' ] Read More
Bloguer ! - 1e partie [ Cartographier un blog - 2e partie >> ]
Du blog et de l'esprit qui l'accompagne
<< Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. [...] Il s’en trouvera toujours en un coin quelque mot qui ne laisse pas d’être bastant, quoiqu’il soit serré. Je vais au change, indiscrètement et tumultueusement. Mon style et mon esprit vont vagabondant de même. >>
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Nul n'est manager s'il n'est un peu philosophe, c'est-à-dire présent aux choses et aux gens : intense. Les sciences humaines, combinées avec les sciences sociales, sont d'un secours immense pour cartographier les scénarios possibles. Le désir de piloter un bateau (étymologiquement faire de la cybernétique) met tout le monde d'accord. Je veux dire tant Platon (Ve s. av. J.-C.), qui emploie le terme pour la première fois, que le mathématicien Norbert Wiener (XXe s.), qui le développe dans de nouvelles (et bien fécondes) perspectives. Qualiticiens et managers sont eux aussi à la tête de quelque chose. De même que les personnes qui gèrent des flux (argent, temps, ressources) [1]. De sorte que l'entreprise est tout autant en prise avec les sciences de la complexité que le laboratoire universitaire. Et que la vie. D'ailleurs, en ce début de XXIe siècle, les sciences dures [2], les sciences molles [3], le management [4] font cause commune : sortir des chapelles et venir s'interfrotter. Témoin, la démarche d'Emmanuel Ferraguti, prof de philosophie, érudit de sciences. Et blogueur. Pour lui, le cap est passé : tout - je dis bien tout - est philosophie, c'est-à-dire amour de la vie et recherche de solutions. Let's go.
Absara.com : - Emmanuel, pourquoi t'intéresses-tu aux sciences humaines et cognitives [5] ? Quelles connexions y vois-tu avec la philosophie ?
Emmanuel Ferraguti : - Je pense que le savoir est un, qu’il y a une unité de la connaissance. Il y a un beau métalogue [6] de Gregory Bateson intitulé « Jusqu’où va ton savoir ? » (in Vers une écologie de l’esprit [7]), dans lequel l’épistémologue anglais affirme qu’il n’y a qu’ « une seule grande pensée qui a des tas, des tas et des tas de branches ». On retrouve la même thèse chez René Descartes dans les Principes de la philosophie, chez Platon pour qui toute la connaissance doit parvenir à un terme anhypothétique (l’Idée du Bien) pour redescendre ensuite vers les différentes sciences déterminées. Je crois que « le savoir sur le savoir » (c’est ainsi que Bateson nomme l’épistémologie, ou la philosophie des sciences) est le tronc de tous les savoirs. De formation je suis plus attiré par les sciences de l’homme que par celles de la nature, mais cela est purement accidentel.
Fig. 1 - Gregory Bateson (1904-1980)
A : - Quels auteurs ou penseurs ont ta préférence ? Pourquoi ?
EF : - Ce qui m’intéresse dans la philosophie c’est sa capacité à engendrer, à donner vie à des problèmes. Je crois, avec Henri Bergson, qu’une réponse ce n’est jamais qu’un problème bien posé. Inventer un problème c’est, avant toute chose, inventer une réponse possible ; ensuite il suffit de découvrir celle-ci. Mais le plus important est l’invention du problème.
>> J’aime les penseurs de la rupture, ceux qui, au sens précis que Platon confère à ce mot, font preuve d’autorité (Archein, en grec, c’est l’art d’entreprendre et de conserver l’entreprise). Ce sont généralement les mêmes qui nous libèrent du passé et qui, dans le même temps, nous lèguent des schèmes de pensées d’une rare prégnance. Quelqu’un qui parle aujourd’hui d’« Idée » ou d’« autorité » fait son monsieur Jourdain philosophique s’il ignore que ces notions ont été inventées par Platon. Son disciple immédiat, Aristote, est incontournable. Ensuite je veux bien, pour faire court, faire un bond jusqu’à Emmanuel Kant (qui sépare définitivement l’essence de l’existence – l’absolu devient inaccessible à la connaissance), non sans passer par René Descartes (qui fonde la science moderne sur la conscience [8] – le point de vue subjectif, dit Arthur Schopenhauer). Mais évidemment on ne peut passer sous silence Friedrich Nietzsche (le plus grand des philosophes de la rupture).
A : - Où en est ta réflexion sur la façon dont se structure et se comporte l'homme ? En général et - plus spécifiquement - en prise avec son environnement de travail ? Par ailleurs, quel regard portes-tu sur les rapports interpersonnels, en 2006 ? Puis, parlons du vivre-ensemble. Quels axes d'analyse, d'étonnement, d'investigation personnelle, de réflexion dégages-tu de l'observation de ce socius ?
EF : - Actuellement je m’intéresse de près à la pensée de Bateson ainsi qu’à celle d’Henri Atlan [9]. Ces deux auteurs sont des cybernéticiens qui tentent de mettre à jour les modes d’organisation du vivant ; ce que Bateson appelle « la structure qui relie », ou encore « esthétique ». Je dois bien avouer que mes réflexions sur la question en sont encore au stade embryonnaire. Ce qui m’intéresse, en tant que professeur de philosophie, c’est le rapport entre la compréhension et le monde, tant physique et biologique, que, pour reprendre l’expression de Wilhelm Dilthey, « le monde de l’esprit ». Ce qui m’intéresse en ce moment c’est l’idée (bergsonienne) selon laquelle la notion de problème serait particulièrement importante pour la vie. Sans problème il n’y aurait pas de création. J’aime cette idée qui met à mal une conception que je juge naïve des rapports entre question et réponse. La plupart des gens font comme si, pour toute question, une réponse attendait quelque part d’être citée à comparaître devant le tribunal de la raison. Je crois, avec beaucoup d’autres (dont Bergson), qu’une réponse n’est jamais qu’un problème bien posé – et que la réponse est beaucoup moins importante que le problème lui-même.
Fig. 2 - Henri Bergson (1859-1941)
>> Un problème est ce qui nous oblige à nous poser des questions, à adopter des positions (des thèses). C’est dans ce rapport, dans cette lutte de la pensée avec elle-même, que celle-ci rejoint la vie, la nouveauté. L’homme évolue et se structure dans ce rapport aux problèmes qu’il est capable d’inventer. Ce n’est pas une simple question d’adaptabilité, mais de nouveauté (Henri Atlan a de très belles pages sur cette question dans Entre le cristal et la fumée - ici).
Fig. 3 - Henri Atlan (né en 1931)
>> En ce qui concerne spécifiquement le monde du travail, je préfère te laisser le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Mais plus généralement, le « monde du travail » n’étant qu’une espèce du genre « monde humain », je crois que la discorde, la mésentente (pour reprendre l’expression de Jacques Rancière), le conflit, sont les vraies raisons, les vrais moteurs, de la politique (Jean-Jacques Rousseau ne dit pas autre chose dans le Contrat social). La concorde, la paix, peut être un idéal régulateur, une fin vers laquelle tendre collectivement, mais ce qui nous fait avancer, aller vers elle, c’est le désaccord, l’opposition. Ce que Kant nomme, en un bel oxymore, « l’insociable sociabilité » des hommes (in Idée [c’est ça un principe régulateur] d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique).
>> Si nous rapportons cette hypothèse à ce que je disais précédemment à propos des rapports entre la compréhension et le monde, entre la pensée et l’être, nous pouvons en inférer que nous continuerons à créer, à évoluer, à accepter la nouveauté, et donc à vivre, tant que nous douterons de pouvoir atteindre l’adéquation entre l’être et la pensée ; tant que nous douterons de la vérité.
>> De ce point de vue, le retour en force des intégrismes religieux est – de mon point de vue nietzschéen – une réaction contre cette valorisation de la création, de la vie, induite par les nouvelles technologies de la communication (la Toile notamment).
>> Ceci nous amène au troisième point de ta question. Je pense que le développement des media favorisant la communication favorise aussi l’émergence de nouveaux problèmes et, incidemment, une évolution possible de la pensée. Je rappelle cette formule d’Hannah Arendt que j’affectionne particulièrement (la formule comme son auteur) : « Penser c’est toujours prendre un risque ; mais ne pas penser c’est en prendre un plus grand encore ». Tout dépend ensuite du risque que sont prêts à prendre individuellement ceux qui sont connectés. De ce qu’ils sont capables de mettre en commun (je ne t’apprendrai pas que « l’être en commun » ce dit, en grec, éthique). De ce point de vue l’anonymat quasi généralisé des blogs (et autres sites) est de très mauvais augure.
>> Kant comparait la philosophie à un champ de bataille (Kampfplatz) ; aujourd’hui l’arène est planétaire mais les gladiateurs sont plus prompts à s’inter-congratuler, à se déclarer mutuellement leur amour pour le genre humain, qu’à échanger des idées, a fortiori les soutenir.
>> Pour le quatrième point, je ferai court : depuis quelque temps (deux ans) je m’intéresse particulièrement à l’isolement, pire à la désolation de l’individu qu’induit la modernité. C’est la philosophie de Condition de l’homme moderne qui m’a conduit sur ces chemins que je vois partir de Descartes et de Thomas Hobbes. Pour le reste (l’individu opposé au général et l’amour opposé à la haine), je préfère rester prudent, et donc garder le silence, car ces réflexions sont trop récentes et problématiques pour être (actuellement) exprimables et compréhensibles (y compris de moi-même !).
A : - En quoi, pour toi, la philosophie est-elle nécessaire ?
EF : - J’aime que la question implique sa nécessité. Je pense que tu as raison, c’est le cas : elle est nécessaire. En quoi ? Elle le prouve d’elle-même : elle est là depuis plus de deux mille cinq cent ans. Je dis cela car, si ce n’était pas le cas, elle mériterait de disparaître (tout ce qui naît mérite de disparaître). Elle est nécessaire car, comme art d’inventer des problèmes, elle est l’indispensable compagne de la vie (individuelle) qui n’est pas totalement convaincue (quel que soit l’objet de la conviction : politique, religion, argent, haine ou bêtise.). La philosophie est l’indispensable compagne de la vie qui n’est pas morte.
A : - Outre la philosophie, à quoi t'intéresses-tu ?
EF : - Il ne reste pas grand-chose puisqu’elle est partout !
A : - Certes. Un grand merci, Emmanuel.
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[1] L'on ne gère pas des hommes. L'on gère seulement des ressources, des moyens coûteux, capables de générer quelque chose, une fois mis sous pression (investis, injectés, employés), dans un circuit vivant (récursif - cf. vocabulaire). Que fait-on des hommes ? On les anime, avec des strokes ciblés. Avec des objectifs (toujours chiffrés). On les écoute. On leur donne du souffle. (Parfois, on les engueule). Pour autant, l'homme n'est ni une ressource, ni un capital. Pourquoi ? Parce qu'il est juge et partie de tout : à la fois émetteur et cible, en permanence. Irradiant, imprévisible, connecté. Vivant. Tout sauf une ressource. A signaler : ce débat concerne aussi les connaissances, ce patrimoine bougeant (vivant). Cf. knowledge management ~ barre latérale.
[2] Sciences dites exactes.
[3] L'observateur - en tant qu'humain - fait automatiquement corps avec ce qu'il étudie, qui en outre change d'état en permanence. Par la combinatoire qu'il entretient constamment avec son environnement. Voir les règles de la complexité.
[4] Optimisation de ressources. C'est-à-dire travail d'économie (gestion des forces) et travail d'impulsion (amorçage, entretien, relances) en vue de réaliser quelque chose (but, objectifs, finalités - regardez), c'est-à-dire de vivre. Dans un milieu. Avec les autres, c'est important.
[5] La cognition, c'est cette fonction (ou cet ensemble dynamique de fonctions) qui permet : 1. de recueillir un signal (une stimulation, un événement), 2. de lui donner un sens (décodage, interprétation personnelle - souvent inconsciente), 3. de le stocker quelque part (cf. Cerveau ~ barre latérale du blog), 4. de le faire vivre, c'est-à-dire de le laisser former un tissu réactif avec des tas d'autres choses, 5. de le convoquer consciemment (avec plus ou moins de succès, puisqu'il s'implante en grande partie dans l'inconscient) chaque fois que c'est nécessaire. Il faut ici rappeler qu'il y a au moins trois inconscients. Tout d'abord, l'inconscient cognitif, qui est la 'boîte noire' de l'intériorité, voire la partie immergée de l'iceberg, cet ensemble de processus que l'on ne peut identifier que quand un comportement (partie visible, étudiable) surgit. Cf. Burrhus Frederic Skinner. Il y a aussi un inconscient d'espèce, un instinct (voir Boris Cyrulnik). Puis, l'inconscient freudien, qui est ce lieu psychique (parlons effectivement de lieu - topos -, faute de mieux) où les contenus traumatisants passent à la trappe, et s'interconnectent entre eux, générant un sens qui échappe à la conscience. L'inconscient freudien ignore le temps : les éléments se connectent entre eux selon la seule loi du sens. Il y a une logique interne, complètement déconnectée de la chronologie de ce que vous avez vécu. Voilà pourquoi les choses anciennes font aussi bon commerce avec les choses plus fraîches. Voilà pourquoi aussi, selon l'insolite Carl Gustav Jung, les choses peuvent - de l'intérieur - faire sens, c'est-à-dire émouvoir. Et faire avancer, si l'on compte sur elles comme sur des alliées. Cf. Ombre.
[6] Etymologiquement, des dialogues qui parlent de dialogues.
[7] Vers une écologie de l'esprit, version gratuite en ligne [pdf].
[8] Descartes a, depuis, cédé le pas à Antonio R. Damasio. Voir pourquoi.
[9] Les biologistes, dont Atlan fait partie, forment - particulièrement en France - parmi les plus grands explorateurs de la complexité. Témoins les grands Henri Laborit et Joël de Rosnay (déjà salué par Absara). Tenez, une communication de Jean-Louis Le Moigne sur Atlan [pdf]. Read More
La maison de mon père : jolie, n'est-ce pas ? (Et en plus, elle distille le haut débit, version wifi.)
Par ailleurs, vous y croyez ? Ma grand-mère, qui habite juste à côté avec mon grand-père, sait désormais ce que sont un site, un courriel, un blog, un outil de rapprochement social (ou communautaire - tel que Flickr ou Dailymotion, côté grand public), ainsi qu'un agrégateur de flux. Eh bien voilà : déjà, mon père bloguait... Et là, si ça continue, ma grand-mère - partie comme elle l'est - va apprendre un jour l'Ajax à ses copines !
L'Aveyron, par ici, ça vire méchamment au 2.0 :-)
[ Arfff, Sanae va mieux mais Sylvie a une énoooorme grippe | autre sujet - barre latérale : ajout de Dyn. de groupe VI, un diaporama simple et clair, par la filière des ingénieurs commerciaux du Cuciphy (université de Bordeaux I) | visualisez ce diaporama via, par exemple, une suite logicielle francophone gratuite | Absara.com, encore 10 articles pour atteindre les 400 ]
Excellent Dave Pollard, gourou canadien [1] du knowledge management [2]. Son blog est un vrai blog : novateur, bourré de contenu, ingénieux, profond.
Sa vision du Qui, déclinée ici dans le domaine du réseautage social, est un vrai modèle en tant que tel. Je l'intègre depuis quelques semaines dans mon approche d'accompagnement (suivi) des individus et des projets. Dans un cas comme dans l'autre, il enrichit mon 3QO2CP [3].
Merci, Dave. Et bravo !
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[1] Dave est anglophone.
[2] Modèles (théories) et solutions techniques de partage et de valorisation des connaissances, entre parties-prenantes d'un même système (ex. le plus direct : une entreprise).
[3] Qui fait Quoi, Quand, Où, Comment, Combien, Pourquoi (buts, objectifs, finalités publique et privée).
[ Je crois que Dave Pollard est un copain de Flemming Funch | le 3QO2CP, l'équivalent francophone du 5Ws journalistique ]
Tout le monde en cause, mais que valent les Skyblogs ? Et surtout, combien pèsent-ils ?
* 2,3 millions de Skyblogs
* 100,0 millions d'articles
* 134,0 millions de commentaires
Les statistiques, il est vrai, produisent un effet boeuf. Alors, je m'y suis collé : six minutes pour créer mon Skyblog. Ce qui est court.
Mmh, m'est avis que je vais l'utiliser. Peut-être y mettrai-je des choses sur la musique, je vais voir. Ou bien je me lâcherai complètement et révèlerai au monde que je suis un loup-garou occitan. Ou un plombier polonais. Ou un amateur de boîtes de camembert, conçues entre 1928 et 1954.
C'est pô ouf, ça ?
[ Blogal village, état des lieux il y a seulement trois mois ]
Bon sang : la coordination des Urfist [1], ces antennes interministérielles de sensibilisation à l'usage des TIC, recense ce mois-ci dans le monde quelque 8 millions de blogs. Et quelle croissance ! C'est comme si chaque habitant de Rochefort ou de Bergerac (27 000) en créait un nouveau par heure. Faites le calcul : 500 journaux Web en plus quand vous aurez fini ce billet...
A la rentrée prochaine (septembre 2005), si ce rythme demeure, nous atteindrons 120 millions de blogs. Deux fois la population française : le chiffre 2004 du nombre de fidèles de Msn messenger [2].
Quels seront les fournisseurs techniques majeurs ? Verra-t-on se confirmer une entrée des pays du Sud ? Quid des pays émergeants [3] ? Ce phénomène planétaire servira-t-il l'ultraspécialisation voire la consanguinité socioculturelle ou, au contraire, l'éclatement des clivages et l'ouverture tous azimuts ? Sans parler de la manne économique qui sous-tend ce marché massif : j'avoue que tout cela m'excite et m'interroge.
L'on a toujours comparé l'Histoire humaine à un livre (en papier).