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 Systémique... ta mère - 7e partieThu 22 Jun 2006
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La bonne marche des systèmes
- Modéliser des actions (correctes) en environnement complexe



Je connais Max Sandor [1] depuis un an ou deux. Ce type est passionnant. C'est Flemming qui m'a présenté ce globe-trotter érudit, docteur en cybernétique [2], quand Max est venu à Toulouse : je l'ai aidé pour une étude de marché. Que dire ? Le bonhomme connaît l'allemand (langue maternelle), l'anglo-américain (Flemming l'a connu aux Etats-Unis), le portugais puisqu'il vit au Brésil. Par ailleurs, il parle l'italien pour affaires, mais aussi l'occitan (si !) et le sanscrit. Sa passion : les religions et les systèmes cognitifs (fabrication de sens) qu'ils engendrent. Un personnage...

Hier, en lisant son article sur les mèmes [3], j'ai eu envie de le relier à une ressource fraîchement mise à jour par mes soins, qui parle des archétypes. Je vous dévoile d'abord le modèle de Max. Puis nous abordons cette histoire d'archétypes, sous un angle nouveau vous allez voir.

Alors commençons par le modèle de Max. Il s'agit du Théorème d'amplification de mèmes (2006).

Il faut entendre par processus une activité locale finalisée. Kesako ? Une activité : 1. constatable à notre échelle, 2. vectorisée, c'est-à-dire orientée naturellement vers quelque chose : son propre acccomplissement. Ce pour quoi elle est faite. On le sait, les systèmes vivants sont finalisés. Un exemple ? Le projet d'entreprise, qui apporte à l'équipe humaine une finalité : par exemple son lot de rapports positifs au monde, son lot de bonheur. La finalité de tout processus ici-bas, explique Max, c'est d'obtenir la résonnance maximale avec une, et une seule, super-énergie. La super-énergie, c'est un arrangement de plus haut niveau (tout n'étant que systèmes) qui délivre aux choses une signification, une fulgurance et une fluidité (une facilité) particulières. Le cybernéticien compare cet état à une musique intérieure, transcendante, qui délivre une humeur particulière. Une magie. Max de poursuivre : 1. un processus local se termine exactement quand une résonnance locale est trouvée. 2. Par ailleurs, un processus local aura tendance à entrer en compétition avec d'autres jeux [activités, interactions] locaux, pour maîtriser le niveau de processus [le système] du niveau d'après. Quoi d'autre ? 3. Si la résonnance ainsi obtenue [4] est suffisamment proche de la super-énergie originelle, le processus se détruira de lui-même (c'est la catastrophe de résonnance). Deux cas sont possibles : soit le processus implose (destructive game - commerce destructif) et ne laisse aucune trace, soit il explose [5], propage ses fragments dans les systèmes parallèles (contamination, déstabilisation, enrichissement par ricochet). Certes cette explosion relève-t-elle de l'infecting game. Elle relève également du constructive game [commerce constructif]. Continuons : 5. les processus obéissent à une architecture qui va par 2. Dans la plupart des représentations philosophiques traditionnelles (mais peut-être aussi dans nos systèmes techniques, au fond) des polarités-mères (une 'plus' et une 'moins') tissent par combinaison tout ce qui fait la complexité du monde [6]. Engeandrant ainsi l'ADN (le modèle, les archétypes) des choses. Tout se charpente selon un shéma binaire : il y aurait 256 (2 puissance 8) polarités, à l'origine de 1024 (2 puissance 10) super-énergies différentes. Nous nageons en pleine émergence : quelques lois d'organisation simples font surgir la complexité la plus dense (il suffit de voir tout ce que quelques acides aminés sont capables de faire en termes de muscles, de nerfs, de cheveux, de globules rouges). 7. La polarité 'plus' fournit la super-énergie du régime implosif, localement stérile. La polarité 'moins' conditionne, elle, le commerce explosif, extraverti.

Le système est binaire, certes. Il est aussi combinatoire. Partant ainsi vers l'infini...



Fig. 1 - Maximilian Joachim Sandor


L'entropie ? Un classique. Que Max interprète sous l'angle de super-énergies chargées 'moins', se propageant par explosion. Il y a diffusion de quelque chose. (L'autodestruction, nous l'avons vu, gomme toute trace.) La polarité ? Une matrice, une filière super-énergétique. Un modèle 'atomique' (le plus petit possible) de la vie : un archétype, tout en potentiel.

Et puisque nous parlons de potentiel, je veux maintenant vous parler de ces potentiels contrariés, ces énergies qui se bloquent : elles sont pénalisées par des arrangements (des structures) pathologiques. Les stuctures collectives sont des organismes quasi biologiques. Ils ont une morphologie [7] et cette structure interagit avec le monde. Pour le meilleur et pour le pire. De sorte qu'entre elles, les structures se stimulent ou se bloquent, par des jeux de synergie [8]. Regardons de près et donnons la parole à l'expert américain en management William Braun.

Il y a, selon lui, dix compositions dynamiques (modèles génériques, archétypes) qui entravent la bonne marche des actions visées. Dix scenarii s'actualisent :

1. Limites à la croissance / au succès. L'on doit cet archétype (1972) à Donella Meadows, Dennis Meadows, Jørgen Randers et William Behrens. L'idée ? Nous semons les graines de notre propre destruction [9]. Il y a des limites en tout lieu : l'on peut légitimement douter des cercles vertueux indéfinis (renforcements positifs). Quelque part, en marge du système - ou en prise directe avec lui -, pousse (souvent de notre fait) un contre-système qui limite voire annule les efforts du premier. Cette idée me fait dire qu'une bonne caractérisation de projet doit (théoriquement) tenir compte de tous les tenants, même les plus éloignés. Je m'explique : tous les territoires des parties-prenantes doivent être balisés, pour envisager la survenue d'un contre-phénomène (ou d'un contre-pouvoir) de toutes les directions possibles. Dans un village, l'association désireuse de faire émerger une crèche parentale doit se poser la question de Qui est concerné et impacté par la chose : les enfants, leurs parents, les entreprises des parents, les commerces environnants, l'école, l'équipe municipale, l'opposition, le propriétaire du champ, le notaire, la Dass, l'architecte, ses concurrents, etc. Pré-recquis : envisager l'interrelationnel dynamique de toutes les parties-prenantes (effets de bascule et de seuil, opérateurs bernéens, etc.),

2. Le fardeau (shifting the burden). Cette situation survient quand un processus simple à réaliser - et porteur de gratifications immédiates [10] - aimante (vampirise) l'énergie de tout un groupe qui oeuvrait au départ sur un processus de plus longue haleine. C'est la solution de facilité, où le rapport efforts/résultats immédiats incite à traiter les symptômes (le superficiel, le court terme, le récurrent) plutôt que le fond. Un scénario propre à bien des actions d'intervention en management, déplore William Braun,

3. Baisser la barre / Grignoter (eroding goals). Ce scénario part du constat qu'il y a un problème, un fossé entre d'une part un objectif (toujours chiffré) et d'autre part sa condition de réalisation. Constat amer de l'inadéquation entre ce que l'on voulait et ce qui se passe [11]. Que faire ? La tentation est grande de laisser alors s'exprimer un mouvement de baisse : l'objectif de départ est ajusté, tiré vers le bas. A surveiller : ce que cette baisse cache, en termes d'ambition. A terme, prévient William Braun, cette tendance porte un coup d'arrêt à la performance. La productivité bat de l'aile,




Fig. 2 - Les systèmes sont des fleuves qui,
entre eux, forment des méandres



4. L'escalade (escalation). Ici, deux systèmes sont en compétition et risquent la surchauffe. Sous couvert de protéger et/ou de pérenniser les intérêts de leur organisation, des managers entretiennent une surenchère, une émulation constante, préjudiciable - à terme - aux clients comme aux détenteurs du capital. C'est la compétition à tout va : le clan A contre le clan B, perçu comme une menace. Les risques : division des forces, perte de la cohésion, de l'intérêt commun, du gain synergétique, brouillage de l'image projetée sur l'extérieur, course-poursuite vers un point de rupture, dévalorisation et 'casse' psychologique [12],

5. A chacun selon ses mérites / On ne prête qu'aux riches (success to the successful). C'est la prime au mérite : l'on alloue de nouvelles ressources (et de nouvelles gratifications) à ceux qui réussissent déjà. Les présupposés : les autres vont vouloir la même chose et se surpasser, le cercle vertueux va continuer indéfiniment, tout (succès comme échecs) est fonction de la performance des opérateurs. Nous sommes dans une forme de croyance au progrès, à la volonté et à la linéarité des choses (maîtrise d'une chaîne de cause à effet). C'est sans compter sur la complexité (tissu mouvant) des choses : les rétroactions et autres revirements sont pourtant légion. Sans parler des effets pervers de la rivalité et de la surchauffe (burn-out, démotivation). En outre, la prime au meilleur passe à la trappe les réalités du management situationnel (compétence/motivation de la personne, dans un espace et un temps donnés, sur un processus et une période précis). Le coaching de compétences est quantité négligeable : 'quand on veut, on peut', martelle l'institution (cf. confiance en soi ou encore Mojo d'entreprise),

6. La tragédie des communaux / de la vaine pâture / Dilemme du berger / des prisonniers (tragedy of the commons). Configuration selon laquelle un capital commun (les champs communaux - Garrett Hardin), par exemple la Sécurité sociale ou l'air que l'on respire, est pillé par chaque opérateur. Pourquoi ? Le manager de projets Michel Vaugrante le résume à merveille : je suis un bateau pêcheur, sur la grande mer, qui est à tout le monde et à personne, si je n'en profite pas, l'autre bateau (ou l'autre compagnie) va bien en profiter, donc...!, par ailleurs les autres le font, alors moi aussi, sinon je serais idiot de ne pas faire la même chose. Cette absence de propriété, de responsabilités individuelles, d'arbitrage marqué, légitime et régulateur, menace les ressources. Le risque : affaiblir et tuer le capital de tous [13]. Nous sommes à l'opposé du gagnant-gagnant. Cet archétype, orienté court-terme (et réductionniste, observe Braun), grève la pérennité des ressources,




Fig. 3 - Les systèmes ont une grammaire
(synergétique ou bloquante) bien à eux



7. Le remède pire que le problème (fixes that fail). Le problème traité manifeste, à l'usage, un dysfonctionnement plus préoccupant qu'à l'origine. Il y a comme un cercle vicieux : une poche à problème, indépendante, enfle. Et enfle encore. Dommage : l'accumulation d'effets secondaires, à terme doués d'une vie et d'une énergie propres parasitent l'activité principale et viennent consommer le temps et les ressources habituellement dévolus à la marche collective,

8. Croissance et désengagement (growth and underinvestment). Une demande augmente pendant que l'offre de l'entreprise s'essouffle : les parties-prenantes se loupent. La tentation, c'est de limiter la surface d'échange alors qu'il faut et fournir du cash à l'offre (approche quantitative), et se replonger dans les attentes de la demande (démarche qualitative, ciblage),

9. Adversaires par accident (accidental adversaries). Nous sommes à l'opposé de l'archétype 6 : ici, la pâture est correctement investie, chacune des parties prenant en charge ce que l'autre lui délègue, en vue d'une efficience à plusieurs (efficience = atteinte des objectifs avec des moyens, des ressources telles que le temps et l'argent, réduites au minimum du minimum). Que se passe-t-il, en quoi l'entente cordiale est-elle rompue ? De manière souvent involontaire, l'une des parties réalise quelque chose que l'autre interprète comme étrangère à l'esprit du contrat, explique Braun. Le complexe de trahison entraîne la partie 'lésée' (à tort ou à raison) vers le contentieux, pour cause non pas de lettre mais d'esprit rompu. A l'extrême, cette confiance 'trahie' peut se transformer en croisade. A rapprocher du Cette fois je te tiens, salaud d'Eric Berne. Porte de sortie : renouer avec la vision commune (c'est le moment de ressortir le Guide d'Yves Enrègle),

10. Le principe d'attractivité (attractiveness principle). Braun en cite les racines : l'école du Systems Thinker (avec Michael R. Goodman, partisan d'une grammaire des systèmes comme langage des organisations), mais aussi Art Kleiner et Gene Bellinger. Que dire ? Confrontés à de multiples défis, les managers doivent trancher quel problème (ou typologie de problème) est le plus tentant, en termes d'impact sur l'organisation. C'est la voie de la priorisation : l'idée de risque est là, les petites actions produisent (théoriquement) de petits changements alors que de 'fortes' préconisations peuvent amener de grandes réussites. L'Amdec et sa priorisation des effets permet, à mon sens, de trancher le noeud gordien. Il faut modéliser les conséquences de chaque acte possible, en insistant sur les effets de seuil : faire A peut certes impacter Z mais il faut envisager, en parallèle, que beaucoup de A entraîne - peut-être - une amorce ou un regain de B. D'accord ?

Allez, j'y vais. Encore des choses à faire...

En résumé, les systèmes vivent et meurent. Ils peuvent en contaminer d'autres, par leur propre destruction, ou - au contraire - s'affaisser sur eux-mêmes. Ils tendent vers quelque chose. Par ailleurs, dix jeux intersystèmes (structures primaires) 'coincent' la bonne marche des organisations. Le dialogue, ici conflictuel, entre systèmes peut 'gripper' les choses. La synergie est certes forte. Le blocage a tout autant de prise : la complexité a sa propre combinatoire. L'histoire, au sein des institutions, parfois bégaie. Et les choses empruntent d'étonnantes figures de style.

Discernement de mise, donc, pour tous les opérateurs en complexité. Au plaisir !

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[1] Encore un blogueur Orgspace.

[2] La cybernétique sous l'angle philosophique classique, et très clair, d'Emmanuel Ferraguti.

[3] Le mème est un objet théorique. Il serait à la culture ce que le gène est au patrimoine biologique : un vecteur mimétique (qui se répand, se copie, se développe par reproduction voire par imitation), se propageant ainsi de l'un à l'autre - ou de groupe à groupe - en fonction de l'impératif d'évolution (adéquation écologique) du moment. Ou de la période, pour de plus grandes plages. Voir ceci. Bifurquons un peu. Concernant le mimétisme (terme inspirateur de la toute récente mémétique), c'est certainement René Girard qu'il faut consulter. Ses applications en dynamique de groupe (désignation inconsciente du bouc émissaire) sont fécondes : témoin, la figure d'Assurancetourix, le mobilisateur négatif d'Yves Enrègle.

[4] Cf. Henri Atlan et son organisation (arrangement) cristalline des choses. L'on sent chez Atlan que cette configuration (quoiqu'optimale, selon moi) est porteuse de mort : elle est figée.

[5] En 1850, indique Wikipédia, une troupe traversant au pas cadencé le pont de la Basse-Chaîne, pont suspendu sur la Maine à Angers, provoqua la rupture du pont par résonance et la mort de 226 soldats. Depuis, le réglement militaire interdit de marcher au pas sur un pont. Article sur la résonance.

[6] Le taoïsme, bien sûr, est dans cette veine. Il faut lire Léon Wieger et son très accesible Tao Tei King.

[7] Cf la Gestalt : physionomie, forme, arrangement contextuel, structure, architecture synergétique. Un bon synonyme : la configuration.

[8] Convoquons ici le fougueux Francisco J. Varela (biologiste) : pour un scientifique en prise avec les enjeux actuels, << la stratégie [...] est de construire un système cognitif à partir, non pas de symboles et de règles, mais de constituants simples qui peuvent dynamiquement être reliés les uns aux autres de manière très dense. Ici, chaque constituant fonctionne seulement dans un environnement local de sorte que le système ne peut être actionné par un agent extérieur qui en tournerait [...] la manivelle. Mais grâce à la nature configurationnelle du système, une coopération globale en émerge spontanément lorsque les états de chaque 'neurone' en cause atteignent un stade satisfaisant. Un tel système ne recquiert donc pas d'unité centrale de traitement [ndlr - la fameuse boîte noire] pour contrôler son fonctionnement. Ce transfert de règles locales à la cohérence globale est le coeur de ce qu'il convenait d'appeler l'auto-organisation durant les années de la cybernétique. Aujourd'hui, on préfère parler de propriétés émergentes ou globales, de réseaux dynamiques, ou non linéaires, de systèmes complexes, ou encore même de synergétique. >>

[9] Ce 'Non' inclus dans le 'Oui, vas-y' rappelle à bien des égards les injonctions paradoxales (double binds) de l'Ecole de Palo Alto. L'on constate que le fruit facilitateur contient un ver restrictif, morbide, qui 'court-circuite' le mécanisme du départ. Un jeu psychologique ? Oui : une sorte de jeu ramassé sur lui-même, où le germe cohabite d'emblée avec la 'solution'. Lire les incitateurs de même que le travail (mortifère, s'il est mal configuré) de l'Ombre.

[10] L'on sait depuis René Arped Spitz que l'homme 'carbure' aux strokes. Cf. motivation et profils humains.

[11] Sigmund Freud, l'un des plus éminents cartographes de la frustration (et donc de l'action) humaine, envisageait déjà le fait humain comme une trajectoire poussée par la recherche du plaisir, mais contrariée tout le temps par la réalité (les contingences culturelles, biologiques, légales). Cf. principes de plaisir et de réalité. Du dialogue entre ces deux principes (adaptation permanente, actualisation de compromis, ou symbiose comme le dirait de son côté Carl G. Jung) naissent la pensée et l'action de l'homme. Sur la symbiose, lire cette note de Marie-Louise von Franz.

[12] Mettre à profit les jeux d'Eric Berne. Ici de Persécuteur (Battez-vous). Et pour se détendre, prévoir un détour par le P'tit D.

[13] C'est là toute la préoccupation des nombreux souscripteurs (et propulseurs) de la licence universelle Creative Commons, à laquelle Absara s'associe.

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 Sans problème il n'y aurait pas de créationThu 15 Jun 2006
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Nul n'est manager s'il n'est un peu philosophe, c'est-à-dire présent aux choses et aux gens : intense. Les sciences humaines, combinées avec les sciences sociales, sont d'un secours immense pour cartographier les scénarios possibles. Le désir de piloter un bateau (étymologiquement faire de la cybernétique) met tout le monde d'accord. Je veux dire tant Platon (Ve s. av. J.-C.), qui emploie le terme pour la première fois, que le mathématicien Norbert Wiener (XXe s.), qui le développe dans de nouvelles (et bien fécondes) perspectives. Qualiticiens et managers sont eux aussi à la tête de quelque chose. De même que les personnes qui gèrent des flux (argent, temps, ressources) [1]. De sorte que l'entreprise est tout autant en prise avec les sciences de la complexité que le laboratoire universitaire. Et que la vie. D'ailleurs, en ce début de XXIe siècle, les sciences dures [2], les sciences molles [3], le management [4] font cause commune : sortir des chapelles et venir s'interfrotter. Témoin, la démarche d'Emmanuel Ferraguti, prof de philosophie, érudit de sciences. Et blogueur. Pour lui, le cap est passé : tout - je dis bien tout - est philosophie, c'est-à-dire amour de la vie et recherche de solutions. Let's go.





Absara.com : - Emmanuel, pourquoi t'intéresses-tu aux sciences humaines et cognitives [5] ? Quelles connexions y vois-tu avec la philosophie ?

Emmanuel Ferraguti : - Je pense que le savoir est un, qu’il y a une unité de la connaissance. Il y a un beau métalogue [6] de Gregory Bateson intitulé « Jusqu’où va ton savoir ? » (in Vers une écologie de l’esprit [7]), dans lequel l’épistémologue anglais affirme qu’il n’y a qu’ « une seule grande pensée qui a des tas, des tas et des tas de branches ». On retrouve la même thèse chez René Descartes dans les Principes de la philosophie, chez Platon pour qui toute la connaissance doit parvenir à un terme anhypothétique (l’Idée du Bien) pour redescendre ensuite vers les différentes sciences déterminées. Je crois que « le savoir sur le savoir » (c’est ainsi que Bateson nomme l’épistémologie, ou la philosophie des sciences) est le tronc de tous les savoirs. De formation je suis plus attiré par les sciences de l’homme que par celles de la nature, mais cela est purement accidentel.



Fig. 1 - Gregory Bateson (1904-1980)


A : - Quels auteurs ou penseurs ont ta préférence ? Pourquoi ?

EF : - Ce qui m’intéresse dans la philosophie c’est sa capacité à engendrer, à donner vie à des problèmes. Je crois, avec Henri Bergson, qu’une réponse ce n’est jamais qu’un problème bien posé. Inventer un problème c’est, avant toute chose, inventer une réponse possible ; ensuite il suffit de découvrir celle-ci. Mais le plus important est l’invention du problème.

>> J’aime les penseurs de la rupture, ceux qui, au sens précis que Platon confère à ce mot, font preuve d’autorité (Archein, en grec, c’est l’art d’entreprendre et de conserver l’entreprise). Ce sont généralement les mêmes qui nous libèrent du passé et qui, dans le même temps, nous lèguent des schèmes de pensées d’une rare prégnance. Quelqu’un qui parle aujourd’hui d’« Idée » ou d’« autorité » fait son monsieur Jourdain philosophique s’il ignore que ces notions ont été inventées par Platon. Son disciple immédiat, Aristote, est incontournable. Ensuite je veux bien, pour faire court, faire un bond jusqu’à Emmanuel Kant (qui sépare définitivement l’essence de l’existence – l’absolu devient inaccessible à la connaissance), non sans passer par René Descartes (qui fonde la science moderne sur la conscience [8] – le point de vue subjectif, dit Arthur Schopenhauer). Mais évidemment on ne peut passer sous silence Friedrich Nietzsche (le plus grand des philosophes de la rupture).

A : - Où en est ta réflexion sur la façon dont se structure et se comporte l'homme ? En général et - plus spécifiquement - en prise avec son environnement de travail ? Par ailleurs, quel regard portes-tu sur les rapports interpersonnels, en 2006 ? Puis, parlons du vivre-ensemble. Quels axes d'analyse, d'étonnement, d'investigation personnelle, de réflexion dégages-tu de l'observation de ce socius ?

EF : - Actuellement je m’intéresse de près à la pensée de Bateson ainsi qu’à celle d’Henri Atlan [9]. Ces deux auteurs sont des cybernéticiens qui tentent de mettre à jour les modes d’organisation du vivant ; ce que Bateson appelle « la structure qui relie », ou encore « esthétique ». Je dois bien avouer que mes réflexions sur la question en sont encore au stade embryonnaire. Ce qui m’intéresse, en tant que professeur de philosophie, c’est le rapport entre la compréhension et le monde, tant physique et biologique, que, pour reprendre l’expression de Wilhelm Dilthey, « le monde de l’esprit ». Ce qui m’intéresse en ce moment c’est l’idée (bergsonienne) selon laquelle la notion de problème serait particulièrement importante pour la vie. Sans problème il n’y aurait pas de création. J’aime cette idée qui met à mal une conception que je juge naïve des rapports entre question et réponse. La plupart des gens font comme si, pour toute question, une réponse attendait quelque part d’être citée à comparaître devant le tribunal de la raison. Je crois, avec beaucoup d’autres (dont Bergson), qu’une réponse n’est jamais qu’un problème bien posé – et que la réponse est beaucoup moins importante que le problème lui-même.




Fig. 2 - Henri Bergson (1859-1941)


>> Un problème est ce qui nous oblige à nous poser des questions, à adopter des positions (des thèses). C’est dans ce rapport, dans cette lutte de la pensée avec elle-même, que celle-ci rejoint la vie, la nouveauté. L’homme évolue et se structure dans ce rapport aux problèmes qu’il est capable d’inventer. Ce n’est pas une simple question d’adaptabilité, mais de nouveauté (Henri Atlan a de très belles pages sur cette question dans Entre le cristal et la fumée - ici).




Fig. 3 - Henri Atlan (né en 1931)


>> En ce qui concerne spécifiquement le monde du travail, je préfère te laisser le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Mais plus généralement, le « monde du travail » n’étant qu’une espèce du genre « monde humain », je crois que la discorde, la mésentente (pour reprendre l’expression de Jacques Rancière), le conflit, sont les vraies raisons, les vrais moteurs, de la politique (Jean-Jacques Rousseau ne dit pas autre chose dans le Contrat social). La concorde, la paix, peut être un idéal régulateur, une fin vers laquelle tendre collectivement, mais ce qui nous fait avancer, aller vers elle, c’est le désaccord, l’opposition. Ce que Kant nomme, en un bel oxymore, « l’insociable sociabilité » des hommes (in Idée [c’est ça un principe régulateur] d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique).

>> Si nous rapportons cette hypothèse à ce que je disais précédemment à propos des rapports entre la compréhension et le monde, entre la pensée et l’être, nous pouvons en inférer que nous continuerons à créer, à évoluer, à accepter la nouveauté, et donc à vivre, tant que nous douterons de pouvoir atteindre l’adéquation entre l’être et la pensée ; tant que nous douterons de la vérité.

>> De ce point de vue, le retour en force des intégrismes religieux est – de mon point de vue nietzschéen – une réaction contre cette valorisation de la création, de la vie, induite par les nouvelles technologies de la communication (la Toile notamment).

>> Ceci nous amène au troisième point de ta question. Je pense que le développement des media favorisant la communication favorise aussi l’émergence de nouveaux problèmes et, incidemment, une évolution possible de la pensée. Je rappelle cette formule d’Hannah Arendt que j’affectionne particulièrement (la formule comme son auteur) : « Penser c’est toujours prendre un risque ; mais ne pas penser c’est en prendre un plus grand encore ». Tout dépend ensuite du risque que sont prêts à prendre individuellement ceux qui sont connectés. De ce qu’ils sont capables de mettre en commun (je ne t’apprendrai pas que « l’être en commun » ce dit, en grec, éthique). De ce point de vue l’anonymat quasi généralisé des blogs (et autres sites) est de très mauvais augure.

>> Kant comparait la philosophie à un champ de bataille (Kampfplatz) ; aujourd’hui l’arène est planétaire mais les gladiateurs sont plus prompts à s’inter-congratuler, à se déclarer mutuellement leur amour pour le genre humain, qu’à échanger des idées, a fortiori les soutenir.

>> Pour le quatrième point, je ferai court : depuis quelque temps (deux ans) je m’intéresse particulièrement à l’isolement, pire à la désolation de l’individu qu’induit la modernité. C’est la philosophie de Condition de l’homme moderne qui m’a conduit sur ces chemins que je vois partir de Descartes et de Thomas Hobbes. Pour le reste (l’individu opposé au général et l’amour opposé à la haine), je préfère rester prudent, et donc garder le silence, car ces réflexions sont trop récentes et problématiques pour être (actuellement) exprimables et compréhensibles (y compris de moi-même !).

A : - En quoi, pour toi, la philosophie est-elle nécessaire ?

EF : - J’aime que la question implique sa nécessité. Je pense que tu as raison, c’est le cas : elle est nécessaire. En quoi ? Elle le prouve d’elle-même : elle est là depuis plus de deux mille cinq cent ans. Je dis cela car, si ce n’était pas le cas, elle mériterait de disparaître (tout ce qui naît mérite de disparaître). Elle est nécessaire car, comme art d’inventer des problèmes, elle est l’indispensable compagne de la vie (individuelle) qui n’est pas totalement convaincue (quel que soit l’objet de la conviction : politique, religion, argent, haine ou bêtise.). La philosophie est l’indispensable compagne de la vie qui n’est pas morte.

A : - Outre la philosophie, à quoi t'intéresses-tu ?

EF : - Il ne reste pas grand-chose puisqu’elle est partout !

A : - Certes. Un grand merci, Emmanuel.

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[1] L'on ne gère pas des hommes. L'on gère seulement des ressources, des moyens coûteux, capables de générer quelque chose, une fois mis sous pression (investis, injectés, employés), dans un circuit vivant (récursif - cf. vocabulaire). Que fait-on des hommes ? On les anime, avec des strokes ciblés. Avec des objectifs (toujours chiffrés). On les écoute. On leur donne du souffle. (Parfois, on les engueule). Pour autant, l'homme n'est ni une ressource, ni un capital. Pourquoi ? Parce qu'il est juge et partie de tout : à la fois émetteur et cible, en permanence. Irradiant, imprévisible, connecté. Vivant. Tout sauf une ressource. A signaler : ce débat concerne aussi les connaissances, ce patrimoine bougeant (vivant). Cf. knowledge management ~ barre latérale.

[2] Sciences dites exactes.

[3] L'observateur - en tant qu'humain - fait automatiquement corps avec ce qu'il étudie, qui en outre change d'état en permanence. Par la combinatoire qu'il entretient constamment avec son environnement. Voir les règles de la complexité.

[4] Optimisation de ressources. C'est-à-dire travail d'économie (gestion des forces) et travail d'impulsion (amorçage, entretien, relances) en vue de réaliser quelque chose (but, objectifs, finalités - regardez), c'est-à-dire de vivre. Dans un milieu. Avec les autres, c'est important.

[5] La cognition, c'est cette fonction (ou cet ensemble dynamique de fonctions) qui permet : 1. de recueillir un signal (une stimulation, un événement), 2. de lui donner un sens (décodage, interprétation personnelle - souvent inconsciente), 3. de le stocker quelque part (cf. Cerveau ~ barre latérale du blog), 4. de le faire vivre, c'est-à-dire de le laisser former un tissu réactif avec des tas d'autres choses, 5. de le convoquer consciemment (avec plus ou moins de succès, puisqu'il s'implante en grande partie dans l'inconscient) chaque fois que c'est nécessaire. Il faut ici rappeler qu'il y a au moins trois inconscients. Tout d'abord, l'inconscient cognitif, qui est la 'boîte noire' de l'intériorité, voire la partie immergée de l'iceberg, cet ensemble de processus que l'on ne peut identifier que quand un comportement (partie visible, étudiable) surgit. Cf. Burrhus Frederic Skinner. Il y a aussi un inconscient d'espèce, un instinct (voir Boris Cyrulnik). Puis, l'inconscient freudien, qui est ce lieu psychique (parlons effectivement de lieu - topos -, faute de mieux) où les contenus traumatisants passent à la trappe, et s'interconnectent entre eux, générant un sens qui échappe à la conscience. L'inconscient freudien ignore le temps : les éléments se connectent entre eux selon la seule loi du sens. Il y a une logique interne, complètement déconnectée de la chronologie de ce que vous avez vécu. Voilà pourquoi les choses anciennes font aussi bon commerce avec les choses plus fraîches. Voilà pourquoi aussi, selon l'insolite Carl Gustav Jung, les choses peuvent - de l'intérieur - faire sens, c'est-à-dire émouvoir. Et faire avancer, si l'on compte sur elles comme sur des alliées. Cf. Ombre.

[6] Etymologiquement, des dialogues qui parlent de dialogues.

[7] Vers une écologie de l'esprit, version gratuite en ligne [pdf].

[8] Descartes a, depuis, cédé le pas à Antonio R. Damasio. Voir pourquoi.

[9] Les biologistes, dont Atlan fait partie, forment - particulièrement en France - parmi les plus grands explorateurs de la complexité. Témoins les grands Henri Laborit et Joël de Rosnay (déjà salué par Absara). Tenez, une communication de Jean-Louis Le Moigne sur Atlan [pdf].  Read More


 Les indispensables - 8e partieFri 31 Mar 2006
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À mes élèves du Cefire - Un récapitulatif des quinze indispensables à lire, à dévorer :


Communication

8/9
Gérard Collignon, Comment leur dire - InterEditions
[ intérêt *** | simplicité *** | bon marché ** ]

7/9
Bruno Dusollier, Comprendre et pratiquer la Process communication (PCM) - InterEditions
[ intérêt *** | simplicité ** | bon marché ** ]

6/9
Jacques Salomé, Pour ne plus vivre sur la planète Taire - Albin Michel
[ intérêt ** | simplicité *** | bon marché * ]

8/9
Christiane Grau et Alain Metral, Aider à retrouver un emploi, La PNL au service de la réinsertion - Jouvence, coll. Trois Fontaines
[ intérêt ** | simplicité *** | bon marché *** ]

7/9
Richard Bandler & John Grinder, Les Secrets de la communication, Les techniques de la PNL - Les Editions de l'homme
[ intérêt *** | simplicité ** | bon marché ** ]


Management et dynamique de groupe

8/9
Kenneth Blanchard & Spencer Johnson, Le Manager minute - Editions d'organisation
[ intérêt *** | simplicité *** | bon marché ** ]

7/9
Dominique Tissier, Management situationnel - Insep consulting
[ intérêt *** | simplicité ** | bon marché ** ]

7/9
Roger Mucchielli, La Dynamique des groupes, Processus d'influence et de changement dans la vie affective des groupes - ESF éditeur, coll. Séminaires Mucchielli
[ intérêt *** | simplicité ** | bon marché ** ]


Sciences humaines et épistémologie

7/9
Joël de Rosnay, Le Macroscope - Points, coll. Essais
[ intérêt ** | simplicité ** | bon marché *** ]

9/9
Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe - Points, coll. Essais
[ intérêt *** | simplicité *** | bon marché *** ]


Métaphysique

8/9
Alexandro Jodorowsky, L'Echelle des anges : un art de penser - suivi de 'Image de l'âme' - Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes
[ intérêt *** | simplicité ** | bon marché *** ]


Anthropologie et psychologie

7/9
René Girard, Les Origines de la culture - Desclée de Brouwer
[ intérêt *** | simplicité ** | bon marché ** ]

8/9
Jean Monbourquette, Apprivoiser son ombre - Bayard
[ intérêt *** | simplicité *** | bon marché ** ]

8/9
Boris Cyrulnik, Les Nourritures affectives - Odile Jacob
[ intérêt *** | simplicité ** | bon marché *** ]

6/9
Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire - Dunod
[ intérêt *** | simplicité * | bon marché ** ]

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[ Éthique, tout le cours - part. 1, 2, 3, 4, 5 | complexité, mini-panorama | management, un ferme aperçu | profils en dynamique de groupe ]


 Communication - 1e partieTue 6 Sep 2005
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Communication - 1e partie [ Bain sémiotique - 2e partie >> ]

Un chien montre les crocs, comme s'il voulait se battre, pour signifier qu'il ne veut pas se battre parce qu'il n'a aucun autre moyen de signifier la négation : "ne pas [se battre]". C'est ce qui distingue le mode primaire de représentation du mode secondaire (au sens freudien).



Auteur - Emmanuel Ferraguti, passionné de communication et de cybernétique, selon l'angle mental, notamment, du grand Gregory Bateson [En] [Fr]. Il est, par ailleurs, professeur de philosophie et auteur du blog Nuire à la bêtise.
__

[ Ferraguti - Cet auteur exigeant, Français, doté d'une plume acérée, recommande la consultation gratuite des classiques de sciences sociales, mis en ligne par l'université du Québec à Chicoutimi | Gregory Bateson (1904-1980), anthropologue et cybernéticien, est le père - entre autres choses - du double bind (double-contrainte), structure comportementale qui handicape tellement le quotidien des organisations et des individus | originale et lumineuse Anne Ancelin Schützenberger, élève de Bateson | Bateson était gestaltiste | morceaux choisis [En] du Gestalt Journal | Bateson et le changement | culture et changement | Bateson et l'école de Palo Alto, une autre idée de la communication ]


Gregory Bateson (c) ayants-droits & Infoamerica.org  Read More


 Cognition et immobilier - 1e partieWed 20 Jul 2005
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Cognition et immobilier - 1e partie [ 2e partie >> ]

En quoi l'immobilier peut-il nous renseigner sur le fontionnement de l'intellect ? Les esprits agiles vont immédiatement pointer le rapport de force, voire la mauvaise foi [1] ou même la fourberie qui anime les parties-prenantes : vendeur [2] et acheteur. Peut-être auront-ils raison. Indépendamment de la boutade, qui prête à sourire [3], c'est de cognition [4] que j'aimerais parler. Vous savez, ce processus intellectuel - conscient ou non - qui transforme un stimulus, simple signal, en information utile. C'est-à-dire exploitable : stockable, connectable à d'autres informations, mobilisable dès que l'occasion se présente à nouveau. C'est basiquement le cas du bambin qui, dès que le carillon du glacier retentit, accourt en direction du signal sonore, muni d'une pièce de monnaie. L'intérêt - conscient ou inconscient - est le maître-mot [5], le moteur absolu. Comme le disait Héraclite, tout est mouvement. Voyons en quoi l'achat d'un bien immobilier relève de la cognition et, plus généralement, de la notion de systèmes. A vos stylos, à vos sous-seings !

Vous vous souvenez sûrement (cela marche aussi pour les locations). Vous avez devant vous un appartement, 'bien de sa personne'. Vous avez avec vous Dédé, votre beau-frère qui travaille dans l'immobilier. Face à vous deux, le vendeur, autant dire l'adversaire. Quel est votre premier réflèxe, sitôt les salutations formulées ? De vous jeter - avec Dédé - dans l'analyse minutieuse, pièce par pièce, un carnet à la main, une loupe dans l'autre, de tout ce qui ne va pas. Vous passez tout en revue : la maçonnerie, la plomberie, l'état de la boiserie, l'électricité, l'emplacement du bien, du parking, de la cave, la proximité de l'école, du travail, des axes de communication, des commerces, etc. Un vrai travail de cerveau gauche. Tout y passe. Tout, tout, tout. Et là, après une heure trente de balisage aux rayons X (une escroquerie est si vite venue !), vous vous exclamez : Attendez, il faut qu'on fasse le point. Vous prenez congès, Dédé vous emboîte le pas et là, au calme, vous ressortez tout : Voyons : point A, ok. Point B, moyen. Point C, d'accord. Point D, à creuser. Point E..., etc. Vous faites un tri de ce qui vous semble positif ou non, dans chaque catégorie ou sous-catégorie. Exemple : l'exposition au soleil, le bruit du voisinage, l'état de la salle de bains, le montant des travaux, la tapisserie, le chauffe-eau, la tuyauterie, etc.

Vous remerciez Dédé, qui a bien joué son rôle d'analyste critique et pointu, et retournez chez vous. Là, vous discutez avec votre conjoint, coupez les cheveux en quatre, repassez tout au crible, vous énervez accessoirement, re-discutez et tout, et tout.

Visite d'après, avec votre conjoint. Bonjour, monsieur le vendeur. (Son sourire vous agace encore plus que la première fois). Vous analysez à nouveau tout, dans le moindre détail. Puis, vous ne savez pas pourquoi, au beau milieu d'une phrase (cette scène pourrait aussi avoir lieu chez vous, avec vos proches), vous faites un lapsus monumental : A combien nous reviendront les impôts locaux, une fois installés ? Trop tard : vous avez vendu la mèche ! Votre souhait d'acquérir l'appartement vient subitement de transparaître, malgré vous. Laissons de côté la psychanalyse et son interprétation des actes manqués. Du point de vue cognitif, que s'est-il passé ? Vous qui sembliez si prudent, si analytique, si regardant sur la moindre petite chose ?



C'est du côté de la cybernétique, discipline reine de la cognition, qu'il faut se tourner. Entendons nous : cybernétique égale capacité à piloter (en l'occurrence un navire, étymologie oblige). Même si le terme évoque ostensiblement la 'vie' des robots, c'est la mécanique du vivant qu'il faut retenir. La mécanique, qui étudie l'énergie et les mouvements - ici des processus intellectuels - permet de comprendre qu'il y a un va-et-vient de tensions et de régulations entre les idées. Des forces jouent. La cybernétique, science de tous les systèmes et des relations changeantes (dynamiques) entre les éléments qui les constituent, éclaire la complexité de manière providentielle.

Convoquons la figure de Norbert Wiener (1894-1964), citoyen américain, bachelier à... onze ans, brillant mathématicien, génie visionnaire. 1948 marque pour toujours la physionomie de la science [6] : la cybernétique prend son envol.

A suivre...
__

[1] Voir les solutions 'gagnant-gagnant' (cf. négociation et également le respect - obligatoire, en affaires ! - d'un partenaire, même bourru).

[2] La perception du vendeur, par autrui ? Tout un poème (voir Ceci et cela ).

[3] Un classique - Le sketch de Patrick Timsit sur les petites annonces immobilières.

[4] Pour Sylvain Dionnet, pédagogue et consultant scientifique à la Fondation archives Jean Piaget de l'université de Genève, on peut se donner pour définition de la cognition la capacité à organiser l'environnement en fonction de besoins individuels ou collectifs. L'activité de la cognition présente au moins deux caractéristiques majeures. Tout d'abord elle produit des organisations qui reposent conjointement sur des informations qui proviennent de l'extérieur et de l'intérieur de l'organisme qui en est pourvu. Ensuite, guidée par les besoins, elle est finalisée. Sans vouloir prétendre à l'hégémonie sur les autres organismes qui nous entourent, la cognition a trouvé chez l'homme une expression particulièrement sophistiquée. En effet, les organisations d'informations produites par l'activité cognitive sont conservées sous une forme communicable appelée connaissance et la capacité humaine de réflexion transforme les besoins en fins conscientes. Pour la psychologie, le comportement est une manifestation du fonctionnement de la cognition.

[5] Pour juger de toute la force de cet 'intérêt' - ici biologique, c'est-à-dire de survie (écologie) - l'éthologue, psychanalyste et neuropsychiatre Boris Cyrulnik rapporte, dans le passionnant Nourritures affectives que le castor, obnubilé par une foule de choses, est parfaitement insensible à l'acétone : en dépit d'un flair ultra développé, il ne le 'sent' pas (!) Explication : il n'a aucun besoin, à l'état naturel, de traiter le signal chimique (en passe de devenir une odeur) de l'acétone. Contrairement à l'homme, par exemple, qui le détecte, le décrypte et le stocke - en vue d'une exploitation future - dans son maillage neuronal. La cognition, il faut le dire, s'oriente en fonction de l'intérêt de chacun. Elle fait un tri, dès l'amont, de ce qui est utile... ou pas.

[6] Que cette science s'adosse aux disciplines dites exactes ou qu'elle se décline en une multitude de 'sciences molles' (économie, psychologie, sociologie, etc.), en prise avec l'humain (humain : ensemble très complexe de systèmes et sous-systèmes... fortement complexes, intrinsèquement et - à plus forte raison - dans la dynamique qui les relie entre eux).

[ Image (c) Medschool1.mc.vanderbilt.edu/brain_institute | le cerveau dans tous ses états (voir également ceci, relatif à la prise de décision collective, notamment en entreprise) | cognition | cognition et complexité | cognition, approche expérimentale | cognition et émotions - pour décrypter, s'approprier et exploiter la réalité | cognition et émotions, un dense maillage de relations dynamiques | cognitions située, distribuée, socialement partagée | cognition et anxiété sociale - très, très intéressant dans une perspective de management du changement | biographie de Norbert Wiener | Nuire à la bêtise, l'un des meilleurs blogs, outre Selfway.fr, que je connaisse - voir notamment la rubrique cybernétique ]


 Cognition et immobilier - 1e partieWed 20 Jul 2005
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Cognition et immobilier - 1e partie [ 2e partie >> ]

En quoi l'immobilier peut-il nous renseigner sur le fontionnement de l'intellect ? Les esprits agiles vont immédiatement pointer le rapport de force, voire la mauvaise foi [1] ou même la fourberie qui anime les parties-prenantes : vendeur [2] et acheteur. Peut-être auront-ils raison. Indépendamment de la boutade, qui prête à sourire [3], c'est de cognition [4] que j'aimerais parler. Vous savez, ce processus intellectuel - conscient ou non - qui transforme un stimulus, simple signal, en information utile. C'est-à-dire exploitable : stockable, connectable à d'autres informations, mobilisable dès que l'occasion se présente à nouveau. C'est basiquement le cas du bambin qui, dès que le carillon du glacier retentit, accourt en direction du signal sonore, muni d'une pièce de monnaie. L'intérêt - conscient ou inconscient - est le maître-mot [5], le moteur absolu. Comme le disait Héraclite, tout est mouvement. Voyons en quoi l'achat d'un bien immobilier relève de la cognition et, plus généralement, de la notion de systèmes. A vos stylos, à vos sous-seings !

Vous vous souvenez sûrement (cela marche aussi pour les locations). Vous avez devant vous un appartement, 'bien de sa personne'. Vous avez avec vous Dédé, votre beau-frère qui travaille dans l'immobilier. Face à vous deux, le vendeur, autant dire l'adversaire. Quel est votre premier réflèxe, sitôt les salutations formulées ? De vous jeter - avec Dédé - dans l'analyse minutieuse, pièce par pièce, un carnet à la main, une loupe dans l'autre, de tout ce qui ne va pas. Vous passez tout en revue : la maçonnerie, la plomberie, l'état de la boiserie, l'électricité, l'emplacement du bien, du parking, de la cave, la proximité de l'école, du travail, des axes de communication, des commerces, etc. Un vrai travail de cerveau gauche. Tout y passe. Tout, tout, tout. Et là, après une heure trente de balisage aux rayons X (une escroquerie est si vite venue !), vous vous exclamez : Attendez, il faut qu'on fasse le point. Vous prenez congès, Dédé vous emboîte le pas et là, au calme, vous ressortez tout : Voyons : point A, ok. Point B, moyen. Point C, d'accord. Point D, à creuser. Point E..., etc. Vous faites un tri de ce qui vous semble positif ou non, dans chaque catégorie ou sous-catégorie. Exemple : l'exposition au soleil, le bruit du voisinage, l'état de la salle de bains, le montant des travaux, la tapisserie, le chauffe-eau, la tuyauterie, etc.

Vous remerciez Dédé, qui a bien joué son rôle d'analyste critique et pointu, et retournez chez vous. Là, vous discutez avec votre conjoint, coupez les cheveux en quatre, repassez tout au crible, vous énervez accessoirement, re-discutez et tout, et tout.

Visite d'après, avec votre conjoint. Bonjour, monsieur le vendeur. (Son sourire vous agace encore plus que la première fois). Vous analysez à nouveau tout, dans le moindre détail. Puis, vous ne savez pas pourquoi, au beau milieu d'une phrase (cette scène pourrait aussi avoir lieu chez vous, avec vos proches), vous faites un lapsus monumental : A combien nous reviendront les impôts locaux, une fois installés ? Trop tard : vous avez vendu la mèche ! Votre souhait d'acquérir l'appartement vient subitement de transparaître, malgré vous. Laissons de côté la psychanalyse et son interprétation des actes manqués. Du point de vue cognitif, que s'est-il passé ? Vous qui sembliez si prudent, si analytique, si regardant sur la moindre petite chose ?



C'est du côté de la cybernétique, discipline reine de la cognition, qu'il faut se tourner. Entendons nous : cybernétique égale capacité à piloter (en l'occurrence un navire, étymologie oblige). Même si le terme évoque ostensiblement la 'vie' des robots, c'est la mécanique du vivant qu'il faut retenir. La mécanique, qui étudie l'énergie et les mouvements - ici des processus intellectuels - permet de comprendre qu'il y a un va-et-vient de tensions et de régulations entre les idées. Des forces jouent. La cybernétique, science de tous les systèmes et des relations changeantes (dynamiques) entre les éléments qui les constituent, éclaire la complexité de manière providentielle.

Convoquons la figure de Norbert Wiener (1894-1964), citoyen américain, bachelier à... onze ans, brillant mathématicien, génie visionnaire. 1948 marque pour toujours la physionomie de la science [6] : la cybernétique prend son envol.

A suivre...
__

[1] Voir les solutions 'gagnant-gagnant' (cf. négociation et également le respect - obligatoire, en affaires ! - d'un partenaire, même bourru).

[2] La perception du vendeur, par autrui ? Tout un poème (voir Ceci et cela ).

[3] Un classique - Le sketch de Patrick Timsit sur les petites annonces immobilières.

[4] Pour Sylvain Dionnet, pédagogue et consultant scientifique à la Fondation archives Jean Piaget de l'université de Genève, on peut se donner pour définition de la cognition la capacité à organiser l'environnement en fonction de besoins individuels ou collectifs. L'activité de la cognition présente au moins deux caractéristiques majeures. Tout d'abord elle produit des organisations qui reposent conjointement sur des informations qui proviennent de l'extérieur et de l'intérieur de l'organisme qui en est pourvu. Ensuite, guidée par les besoins, elle est finalisée. Sans vouloir prétendre à l'hégémonie sur les autres organismes qui nous entourent, la cognition a trouvé chez l'homme une expression particulièrement sophistiquée. En effet, les organisations d'informations produites par l'activité cognitive sont conservées sous une forme communicable appelée connaissance et la capacité humaine de réflexion transforme les besoins en fins conscientes. Pour la psychologie, le comportement est une manifestation du fonctionnement de la cognition.

[5] Pour juger de toute la force de cet 'intérêt' - ici biologique, c'est-à-dire de survie (écologie) - l'éthologue, psychanalyste et neuropsychiatre Boris Cyrulnik rapporte, dans le passionnant Nourritures affectives que le castor, obnubilé par une foule de choses, est parfaitement insensible à l'acétone : en dépit d'un flair ultra développé, il ne le 'sent' pas (!) Explication : il n'a aucun besoin, à l'état naturel, de traiter le signal chimique (en passe de devenir une odeur) de l'acétone. Contrairement à l'homme, par exemple, qui le détecte, le décrypte et le stocke - en vue d'une exploitation future - dans son maillage neuronal. La cognition, il faut le dire, s'oriente en fonction de l'intérêt de chacun. Elle fait un tri, dès l'amont, de ce qui est utile... ou pas.

[6] Que cette science s'adosse aux disciplines dites exactes ou qu'elle se décline en une multitude de 'sciences molles' (économie, psychologie, sociologie, etc.), en prise avec l'humain (humain : ensemble très complexe de systèmes et sous-systèmes... fortement complexes, intrinsèquement et - à plus forte raison - dans la dynamique qui les relie entre eux).

[ Image (c) Medschool1.mc.vanderbilt.edu/brain_institute | le cerveau dans tous ses états (voir également ceci, relatif à la prise de décision collective, notamment en entreprise) | cognition | cognition et complexité | cognition, approche expérimentale | cognition et émotions - pour décrypter, s'approprier et exploiter la réalité | cognition et émotions, un dense maillage de relations dynamiques | cognitions située, distribuée, socialement partagée | cognition et anxiété sociale - très, très intéressant dans une perspective de management du changement | biographie de Norbert Wiener | Nuire à la bêtise, l'un des meilleurs blogs, outre Selfway.fr, que je connaisse - voir notamment la rubrique cybernétique ]