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L'aventure intérieure
Les préférences cérébrales. Hémisphère gauche ou hémisphère droit. Les qualités d'un bord ou plutôt de l'autre, par exemple l'esprit d'analyse [1], opposé par la culture occidentale classique à son pendant, l'esprit de synthèse. Vastes champs de l'esprit, que l'expérimentation approche massivement dès l'Après-guerre (psychologie, informatique, cybernétique, etc.). Le cerveau, il faut le dire, est - par son dialogue continu entre les différentes zones qui le composent [2] -, en clair, le cerveau est une filière d'efficience (la principale), tant dans la vie de tous les jours que pour les défis collectifs. Tendances cérébrales, chemins de frayage, compétences ou angles spécifiques d'édification... Le thème des pôles de compétence cérébrale, des pôles dédiés, séduit tellement que la PNL, soucieuse de relevés-terrain, s'empare directement du sujet, en étudiant les supercommunicants. Professionnels qui réussissent à influencer, à provoquer le changement, à induire chez eux et chez autrui les pensées et les comportements qui marchent. Les conduites qui solutionnent. Qui ouvrent les perspectives, à partir des qualités d'un émetteur et des aptitudes naturelles d'un récepteur.
Nous sommes dans les années 1970. Par les ouvrages de vulgarisation ou les séminaires de formation, ça rentre dans les conversations : untel est plutôt comme ci, plutôt comme ça. Son esprit, sa façon de voir le monde, a une empreinte, une identité, une couleur (et donc des qualités et des limites propres). Il développe un style, une façon d'être qui découlerait d'un développement de telle ou telle aptitude cérébrale.
Ok.
Rentrons dans les années 2000. Ce que la neurobiologiste américaine Jill Bolte Taylor nous dit des spécialisations cérébrales est époustouflant. Croyez-le ou non, mais ce qu'elle étudie (les processus cérébraux), la vie lui permet de le vivre en direct. Et sur elle. C'est un accident vasculaire cérébral (AVC), affection considérée comme lourde, qui lui permet de ressentir son cerveau, son activité, ses changements. Son accident ? Un champ d'étude à ciel ouvert, qu'elle ressent, questionne, étudie.
Fig. 1 - Conférence : Ce que ça fait d'avoir un AVC
La journaliste Véziane de Vezins lui donne la parole :
« Combien de chercheurs en neurosciences ont l'opportunité de vivre par eux-mêmes un accident vasculaire cérébral ? [...] L'hémisphère droit de notre cerveau est programmé pour le bonheur, la paix, la compassion. [...] La plasticité des neurones donne à chacun la possibilité de “virer à droite” et de choisir la paix et l'amour plutôt que l'affrontement. [...] Le circuit neuronal de la colère est mobilisé durant exactement une minute et demi, après quoi la tension retombe. Libre à nous de ne pas donner suite. »
Ce 10 décembre 1996, à 7 heures du matin, après une terrible douleur derrière l'œil gauche, la scientifique ressent quelque chose d'étrange. « Mon énergie spirituelle, confie-t-elle, flottait en suspension autour de moi, telle une baleine géante dans un océan d'euphorie muette ». Diagnostic : cerveau gauche atteint, c'est donc l'hémisphère droit qui interprète les choses, dans son langage.
Convalescence, volontarisme et amélioration sont au rendez-vous. Enfin.
« Si mon odyssée intérieure m'a appris une chose, indique-t-elle, c'est que la quiétude est à notre portée. Il nous suffit, pour y parvenir, de faire taire la voix de notre hémisphère gauche dominant. »
Fantastique, je disais.
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[1] Il s'agit de l'hémisphère gauche, considéré comme la structure dynamique hébergeant les centres du langage.
[2] Cette conception d'un cerveau porteur de zones « géographiques » spécialisées, et connectées entre elles, relève du localisationnisme. La science actuelle trouve parfois le modèle simpliste et dépassé.
[ Joffrey Bouissac, un aventurier cette fois-ci de l'autisme, également précieux pour comprendre l'esprit humain : son récit | ah, le touchant blog de Julie Gravel-Richard, professeur de littérature classique, atteinte d'une tumeur au cerveau | Jill Bolte Taylor est neurologue - un autre neurologue fameux, Antonio Damasio | revenons-en aux aventuriers de l'intérieur, c'est fou ce talent spéculaire de l'homme, qui peut expérimenter (ressentir, vivre) quelque chose et en même temps interroger le phénomène concerné (dédoublement, effet de miroir, séparation des flux, fixation-étude d'un objet courant) | une idole (étymologiquement une image), c'est la fixation d'un élément que l'on étudie, dont on sort une substance affective et/ou expérimentale, voire qu'on révère, et qui rassure dans sa fixité - c'est le contraire de la vie, du fleuve existentiel remuant, donc surprenant, contraignant, anxiogène | revoir le traitement inquiet (effet de comblement) que l'homme réserve à tout type de terra incognita | parlons de cette aptitude (spéculaire) de fixation symbolique des choses (abstraction, modélisation, étude), je me souviens du photographe Moïse Arbib, qui me disait que l'image avait ce pouvoir de faire naître l'illusion qu'on maîtrise, qu'on fige, qu'on comprend, qu'on possède (c'est la même chose) ; un jour il me montre la photo originale (émouvante) de rabbins du ghetto de Varsovie, étudiant dans une bibliothèque juste avant que les nazis la ravagent (puis il referme le coffre qui la contient, exprès, respectant la volonté de l'homme qui la lui avait confiée) ; il y a dans cette image une lumière, un contraste noir et blanc et une intensité que seule la privation de la voir à nouveau vivifient, rendent à la vie, libèrent - ainsi, finalement, puis-je capter son rythme, son essence, sa puissance et la vérité qui la composent : par l'absence, par le respect, par la compréhension de son impermanence (et là, saisissant qu'elle m'échappe, je la ressens réellement) | Pourquoi les Occidentaux photographient-ils les mandalas de poudre colorée ? Ces figures sont faites pour comprendre la métamorphose, la vie, la mort des choses et leur passage - saisir et vouloir garder, c'est mortifère, disent justement ces mandalas ; surfer sur la folle course du monde, ça c'est intense et porteur | pour celui qui chasse (et ressent en direct ce qui passe), pas besoin, estime Alejandro Jodorowsky, d'encombrants filets, d'intellect et de doctrines étouffant le flux ressenti des choses, donc l'ardeur vitale | le signifiant tue la chose, comme dirait Jacques Lacan (qui pourtant - quoique génial - en tua beaucoup, des choses) | à l'heure actuelle, c'est peut-être Georges Romey qui parle le mieux du nécessaire dialogue entre cerveau gauche et cerveau droit, Animus et Anima (voir théma) | la complexité d'Edgard Morin, l'interdisciplinarité de Boris Cyrulnik, la transversalité d'Edward De Bono et l'approche systémique (tellement simple et naturelle) de Joël de Rosnay sont également dans la mouvance d'une circulation gauche-droite, d'analyse et de saisie d'ensemble à la fois | les deux hémisphères communiquent entre eux au moyen du corps calleux, lire le remarquable (et Toulousain) Bernard Auriol, psychiatre et psychanalyste érudit ]
Ce que nous avons en commun. Voilà ce qu'il faut regarder. Et ça, étymologiquement, c'est la racine du verbe communiquer. Communiquer, c'est être et puis c'est faire comme un humain, comme un humain au sens large. Nous avons un bagage et des besoins et des potentialités communes. C'est propre à l'espèce. Nous les utilisons à plus ou moins bon escient, avec plus ou moins de naturel ou de finesse. Nous utilisons ce bagage (ce langage, cette fonction, cette activité) avec - au final - plus ou moins de succès. En clair c'est bon ou c'est mauvais. Et d'emblée, si on veut parler de cette communication (de ce ressort humain), il y a deux angles à prendre.
Il faut distinguer la communication naturelle de la communication apprise. C'est l'objet d'un point A, puis d'un B. Je dédie les quelques lignes qui viennent à mes étudiants. C'est parti :
A. La communication, pour un humain, c'est naturel. C'est un ensemble de faits aussi anodins (et aussi indispensables) que manger, dormir, éliminer des déchets ou procréer. C'est vital. Celui qui existe (qui se sort de lui-même pour interagir avec autrui), bref celui qui existe... communique. On ne peut pas ne pas communiquer, rappelait le grand Paul Watzlawick. Et d'un, c'est inconscient (revoir Sigmund Freud et son travail sur cet inconscient qui s'invite dans nos moindres faits et gestes). Et de deux, c'est involontaire (cf. Boris Cyrulnik et son fameux bain sémiotique, cette mer de signaux physicochimiques que notre corps, que nos hormones, que nos mécanismes de régulation produisent en continu). De trois, communiquer est indispensable à la survie nerveuse (cf. René Arped Spitz et sa mise en évidence de l'hospitalisme ou bien le point sur la Grèce antique et son ostracisme délibéré - qualifié en droit français de harcèlement moral).
De cette communication naturelle sort un faisceau de choses. Bien communiquer, c'est naturel. C'est faire quelque chose avec son cœur (nul besoin de singer l'autre, comme certains apprentis PNL-istes, qui se synchronisent maladroitement). C'est souvent se mettre au diapason : donner à l'autre du temps, de la place, un droit à être. (Une chaise, dirait le psychiatre Patrick Çabal). Alors vient l'empathie, cette capacité naturelle à nous mettre en phase les uns avec les autres. À haut niveau, la communication se transforme en communion. La relation (ce qui relie) a lieu. Un attachement partagé se produit : ça coule.
Mais il y a un mais.
B. Dans les situations de mécommunication, un hic est là, qui sape une relation. Ou la tue dans l'oeuf. Ou la transforme en cauchemar. Tout le monde se souvient du syndrôme Apollo. Mêlez des gens trop semblables ou trop ressemblants : la mayonnaise tourne au vinaigre. La molécule s'écroule, tout le monde s'enfonce dans une logique d'échec. Toujours inutile, souvent douloureuse (mal communiquer use ou fait mal, tout comme mal dormir ou mal manger).
Des remèdes sont là, qui expliquent et soignent. Des courants de sciences humaines reprennent les choses à zéro. Vous avez bien sûr la psychanalyse de Freud, qui raconte comment la vie intrapsychique et plus généralement le lien aux autres est conflictuel (crises, rapports de force, fascinations, rejets). En cela, la mimesis de René Girard montre combien l'homme contient des ferments de cahots et de violence (revoir aussi ce trait du psychologue Edward de Bono, qui considère le conflit comme la rencontre d'intérêts que les gens croient divergents - alors ils ont peur et s'échauffent). Vous avez aussi les apports de Carl Gustav Jung, qui - tel un médecin-philosophe de l'Antiquité - distingue les gens par dominantes de caractère (tempéraments), et qui parallèlement relève deux grandes forces psychiques (Animus, l'intellect ou le Surmoi ; Anima, l'instinct, la libido libre - appétit de vie - ou le Ça ou l'état Enfant du PAE). Revoir ici Georges Romey.
Il faut évidemment saluer le pionnier Kurt Lewin, ainsi que Jacob Levy Moreno, qui - à l'instar de Paul Watzlawick, Gregory Bateson ou Ray Birdwhistell - voient dans la communication quelque chose de dynamique, de pluriel, de changeant. De complexe, dirait Edgar Morin.
C'est un peu comme la météo : soleil ou temps gris. Parfois les deux dans la même journée. Toujours en continuation de ce qui s'est produit juste avant. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite.
Yes.
Dans les années 1950, Eric Berne diffuse son Analyse transactionnelle (AT). La communication devient un ensemble de transactions fines (processus, feedbacks, ajustements ou rétroactions de l'univers cybernétique). Les échanges ? Des flux constatables : des processus. Chaque échange - même d'une microseconde - a sa valeur, sa fonction, son intensité (revoir les mouvements du PAE). Selon ce que les gens éprouvent, une incidence a bien lieu sur lesdits processus. C'est fait : on peut intervenir sur la communication, pendant, et en amont. On peut améliorer les choses. S'ensuit le travail de la PNL, qui - dix ou vingt ans plus tard - met l'accent sur le cerveau. Nous avons des systèmes nerveux typés, dotés de préférences (hémisphère gauche ou droit - on retrouve l'idée chez Blaise Pascal -, prédilection pour certains des 5 sens, pour certains prédicats du langage).
Des règles pour bien communiquer voient le jour : bien s'entendre, produire des impacts positifs (influencer, qui est différent de manipuler). Influencer c'est produire un effet profitable à tous (compréhension, cohérence, libre adhésion). C'est produire un gagnant-gagnant.
L'idée se répand que nous sommes tous pareils (en recherche de faits communicationnels, pour vivre, notamment dans le regard de l'autre). Nous sommes tous comme ça, mais avec des particularités personnelles. Des différences. Aller chercher ses strokes, (signes que nous sommes vivants), c'est bien. Trouver ou dispenser celles auxquelles le collègue est sensible, c'est une autre affaire. L'un a besoin de structurer sa pensée, l'autre de mouvement, encore un autre de calme ou d'émotion paisible. Tout le monde a faim, dans le monde. Mais pas des mêmes plats.
C'est là que l'Ennéagramme est intéressant. Et, peut-être plus encore, la Process Communication (PCM) de Taibi Kahler.
Si je n'ai pas les bonnes strokes, un scénario noir (conduit par les drivers, ces petites voix, ces saboteurs inconscients, ces injonctions ou incitations au pire), bref ce pis aller envahit mon cerveau. Et ma vie. Je fais tout pour obtenir mes stimulations, ma nourriture à moi. Je le fais... coûte que coûte.
Et attention la casse. Je m'use ou me fais du mal. Je détruis la relation. L'autre est impacté.
Voilà donc. Tous pareils. Tous différents. Tous violents. Tous compatibles, avec tact.
Communiquer, c'est ça.
Être humains, c'est tout ça.
C'est tout ça notamment.
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[ Revoir les systèmes | revoir les jeux psychologiques | nous avons, peu ou prou, les mêmes besoins, mais – subjectivité oblige – des attentes fort différentes | repérer ce que nous avons en commun (peur d'être désemparés, seuls, vulnérables à la mort, donc sujétion aux strokes - aux signaux, aux conditionnements - qui confirment dans le regard-miroir de l'autre que nous existons individuellement et sommes amenés à perdurer), eh bien reconnaître ce bagage c'est une chose - reconnaître l'unicité d'autrui, c'en est une autre | reconnaître le commun et l'unique, chez soi, chez les autres, bref éprouver la nature humaine, c'est ça communiquer | c'est connaître la part de besoins (l'hygiène du management), c'est connaître la part d'attentes (la valeur), chez soi, chez les autres | cette connaissance est naturelle et culturelle : elle est innée, elle est acquise, elle est en perpétuel enrichissement | le langage, c'est quand un cerveau interprète une mer de signes : il lui attribue une signification ] Read More
- Et c'est quoi devant ? [Réflexion.] - Devant, improvisé-je à cette partie questionneuse de ma progéniture, c'est quand tu gardes la tête bien droite (plouk) et que tes yeux regardent en face de toi : fuuuiiit (avec la main qui tranche une voie). Là. Et puis derrière, c'est quand tu tournes entièrement ta tête pour regarder quelque chose... dans ton dos. Sur les côtés ? C'est quand ta tête elle va vers une épaule ou vers une autre, on dit que c'est à gauche ou à droite.
Mouais.
Je voudrais faire des elevator pitches aussi directs. Atteindre une radicalité, une perception franche et claire du quotidien.
Comme pour un enfant.
Parler avec ces petits miracles d'intelligence me stimule. Et m'oblige, pour mes activités, à être simple. Efficace, dirait Marcel Dassault. (Mmh, efficient, coco.)
[ << Améliorer plutôt que changer | Culture et changement | Changer avec Yves St-Arnaud ] Changer ! - suite [ Permanence et changement - suite >> ]
Permanence et changement
<< Les philosophes de la science [1] acceptent généralement l'idée que le changement est un élément tellement immédiat et omniprésent à notre expérience qu'il ne pouvait devenir un sujet de réflexion après que les philosophes grecs présocratiques eurent établi le concept antithétique d'invariance [2] ou permanence. Jusque là, aucun concept ne pouvait être opposé à celui de changement [...], et la situation était sans doute analogue à celle que décrit [l'ethnolinguiste américain Benjamin Lee] Whorf [3] lorsqu'il dit que dans un univers où tout est bleu, le concept de bleu ne peut apparaître, par manque de couleur faisant contraste. Si nombre de théories de la permanence et du changement ont été formulées au fil de siècles de civilisation occidentale, la plupart étaient des théories de la permanance ou des théories du changement, et non des théories de la permanence et du changement. On a été porté, soit à prendre la permanence et l'invariance comme un état 'naturel' et 'spontané' qu'on acceptait d'évidence et qui ne demandait aucune explication, ce qui faisait du changement le problème à élucider, soit à prendre la position inverse. Pourtant, le fait même que l'une ou l'autre de ces positions puisse être adoptée aussi facilement conduit à penser qu'elles sont complémentaires - que quand il y a problème, il n'est pas absolu et en quelque sorte inhérent à la nature des choses, mais au contraire dépend de la situation et du point de vue impliqués. [...] C'est ainsi que chaque fois que nous observons une personne, une famille ou un système social plus étendu [ndlr - ou une entreprise], aux prises avec des difficultés qui durent et se répètent en dépit de leur volonté et de leurs efforts pour modifier la situation [4], deux questions se posent en même temps : 'Comment cette situation non voulue persiste-t-elle ?' et 'Que faut-il faire pour la changer ?' >>
Paul Watzlawick, John H. Weakland, Richard Fisch, Changements __
[1] Des épistémologues. Cf. le grand Gregory Bateson.
[2] L'on peut en outre évoquer les philosophes taoïstes (lire en priorité Léon Wieger) et les bouddhistes.
[3] Lire en corrélat les travaux du psychologue Lev Vygotski (pdf), qui relient langue et représentation (pensée) du monde. Question schèmes langagiers (vecteurs d'une pensée), il y a en outre l'anthropologue Gilbert Durand et - dans un tout autre registre - les PNListes, voir ici.
[4] De fait, le changement est facteur de bien d'autres choses que d'un simple, fût-il ferme, 'Quand on veut on peut'.
[ Paul Watzlawick et l'intrigant baron de Münchhausen | 1990, entretien avec Watzlawick | le paradoxe dans les thérapies brèves ]