Un homme averti en vaut deux. C'est pareil pour une équipe ou une entreprise. Que font les entreprises pour prévoir les risques ? En tant que Toulousain, l'explosion d'AZF m'a fait pleurer. Et là, sept ans plus tard, je m'amuse, m'agace et m'interroge sur ce cas Société générale, plus léger [1], presqu'édifiant.
Mouais. Qu'en dire ?
Il y a, chez les 20-40 ans admirateurs de ce trader devenu célèbre, une solidarité générationnelle. Il personnifie - au moment où j'écris ces lignes - le bras d'honneur revanchard. Les générations X et Y le voient comme un formidable décullotage de l'establishment financier donc institutionnel. À travers ça, il y a la conquête momentanée d'un carré de pouvoir, d'une solidité professionnelle (en symétrique de la précarité), d'une reconnaissance des trentenaires, noyés dans la sur-représentation éco-démographique de la classe d'âge sexa. Un individualisme fou, une persévérance monstre, une intelligence pragmatique (la mètis) ont motivé le bonhomme pendant des mois, des mois, des mois.
Les sexagénaires ont mangé leur chapeau.
Et qu'est-ce que j'entends ce matin, sur Radio BFM ? Les propos de Philippe Tesler, directeur commercial d’Enablon, société de management du risque financier. Pour lui, c'est sûr, parmi les quatre types de risques [2], le facteur humain est le plus important.
C'est là que je veux vous emmener.
Qu'est-ce qu'un risque ? Mathématiquement, c'est ce que décrit l'outil Amdec : c'est un phénomène qui combine gravité (importance des dommages), probabilité (réalisme de la menace et de sa survenue possible), coût de la négligence (amplification des dégats si le phénomène progresse en zone grise, ignoré ou - pire - négligé voire laissé libre), à quoi j'ajoute l'effritement des défenses immunitaires (trop d'accidents à un même endroit sapent la confiance en soi et occasionnent beaucoup de travaux, c'est-à-dire beaucoup de vulnérabilité, beaucoup d'exposition pendant ce temps-là ; un phénomène qui enfonce toujours le même flanc peut créer la panique et même la « psychose », tellement consommatrice d'énergie et de lourdeurs diverses, tellement focalisée sur un aspect et négligeante des autres, alors exposés aussi, cf. le jeu d'échecs).
Quelque chose de grave, de très probable, de pernicieux si non-détecté à temps (synergie dévastatrice), de fragilisant s'il se produit et se reproduit encore, bref un tel risque est un cauchemar. Tout ça se calcule.
La particularité, quand on touche à l'humain (c'est-à-dire tout le temps, à quelque échelon que l'on soit), c'est qu'il est à l'origine, ou au contrôle, ou à la fin de la chaîne ou dans le champ d'impact (victime possible) du risque. Quelqu'un d'avisé dira que le fait humain est ici juge et partie : nous sommes dans la complexité, où l'humain influence l'humain, où l'humain envisage l'humain, où l'humain qui change évalue l'humain qui change aussi. Relativité ? Certes. Chaos ? Sûrement. Complexité ? À l'évidence.
C'est là qu'interviennent la modélisation et la logique floue, je veux parler de celle qui touche aux humains.
Celui qui envisage le risque comme quelque chose de compliqué (comprenez mécaniste, réductible à des processus statiques, décomposables, compréhensibles point par point) a toutes les chances de se planter.
Le risque est d'essence complexe : il est changeant. Il faut l'envisager comme un flux permanent de choses en interaction constante les unes avec les autres.
C'est pour ça qu'il faut modéliser les choses. Au lieu de les envisager à partir des origines (incertaines), il vaut mieux faire l'inverse : retrousser la question et se demander quels peuvent être les grands dommages. Quels qu'ils soient. Par familles (envisager une cartographie mentale). Par impacts. Chaque scénario-catastrophe reçoit une note-Amdec (un score). Filtrez l'ensemble aux 20/80, conservez le plus détonnant et accordez à chaque item les moyens préventifs (façon 5M : main-d'œuvre, méthodes - y compris novatrices -, machines, milieu physique, topographique et ergonomique, matières premières et intrants logistiques, management-motivation des troupes, management de la qualité en continu, etc.). Déclinez ces couples danger-moyens pour les tuer dans l'œuf dans un planning3QO2CP. Et branchez sur votre système de management des risques tout ce qui peut le rendre autonome et facilement évolutif : boucles, retours, moyens de rectification, de réactivité et de proactivité [3], pour prévoir... l'imprévisible (boîte à idées, téléphone sur site pour les signalements, etc.). Restez vigilant.
Nous parlons de systèmes vivants : là encore c'est l'eccéité qui prévaut.
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[1] Il y a deux écoles. Une école du péché (le fameux louper sa cible - moi je dis se prendre les pieds dans le tapis de ses courtes vues ou plus clairement se croûter la tronche - si on transcrit l'esprit du terme biblique hébreu) et puis ce que j'appelle l'école de la conséquence. Elles peuvent d'ailleurs s'interpénétrer. Dans le premier cas, l'éthique (placement de soi dans le monde, façon d'être et d'agir, style personnel) met l'accent sur l'intentionnalité. Désirer tuer est aussi important que le faire, ce qui s'interprète : bien sûr il vaut mieux désirer la chose que la faire, c'est plus anodin dans les faits, mais au plan de l'éthique, ça participe d'une même nécessité aiguë de réformer le cœur, l'intériorité, le rapport aux autres, la volonté de puissance, la place de soi et de son vis-à-vis : le prochain. (Approche du judaïsme, du bouddhisme et du christianisme.) Deuxième école : la conséquence prime sur l'intentionnalité. C'est celle que mon père m'a transmis. Il s'agit de relativiser les actes en fonction de leur gravité factuelle, de leurs conséquences. Le cœur ? Il apprend avec les erreurs : un cœur peut toujours se réformer. L'irréparable ? Non, il reste gravé dans le monde, qu'il casse et modifie. Avec mon père, quand j'étais petit, il y avait les petites bêtises, souvent faites par les enfants, souvent récupérables (par l'enfant lui-même, sous la supervision, le regard aimant et le discernement des parents, voire par les parents eux-mêmes, avec explications édifiantes). Et puis les grosses bêtises : les adultes, à des moments, commettent des actes engageants et définitifs. Ils peuvent, comble de la vie (en tant que pratique du libre arbitre et en tant que flux continu d'événements, d'opportunités), bref comble de la vie que de permettre sa suppression. Un adulte peut tuer. Avec ou sans malice (peu importe à la rigueur) : les conséquences sont à prendre au sérieux. Elles prévalent. En entreprise, pour autant, les choses sont plus ambivalentes : c'est souvent l'intentionnalité qu'il faut distinguer (récompenser ou recadrer). Pourquoi ? Parce que c'est un ressort motivationnel. La personne qui commet une grosse boulette doit juste être recadrée. Et remise en confiance. Si c'est un acte intentionnel, il faut sévir (d'un peu - clin d'œil du je suis pas dupe -, à beaucoup - bye bye, buddy). Voilà ce qui distingue la simple erreur (même à gros effets) de la faute. Voir théma, lire Hervé Gougeon. Eh oui, le manager a un rôle moralisateur (au sens d'agent de progression du collectif). Ceux qui l'oublient, et campent un management gagnant-gagnant, de négociations constantes, s'ouvrent à la dimension du jeu interpersonnel, du rapport de force, du clash, de la manip', de la recherche maladive de coopération conditionnelle (déséquilibre constant, angoisse). Un boss n'est pas un copain. Problème du management entre associés égalitaires. Qui fait quoi n'a pas de sens (qui fait quoi, on peut l'organiser en continu, et le coucher sur papier). Ce qui compte c'est : qui est le boss ? qui tranche ? qui endosse la responsabilité d'un échec ? qui encourage ? qui sanctionne ? qui a le discernement pour interpréter en live les conduites de ses collègues ? qui a les moyens de faire progresser humainement (intellectuellement, socioprofessionnellement, moralement) son équipe ? Un manager est toujours un leader, c'est pour ça que mon point de vue diverge de la distinction que font certaines écoles de management entre rôle de motivateur-dynamicien de groupe et rôle de chef, garant de la direction du navire et de l'équité des traitements. Le bon manager sait (doit) tout faire. J'ajoute qu'il doit savoir s'adapter, comme un bon généraliste, selon les profils qu'il a en face : c'est sa responsabilité. Revoir Paul Hersey et Kenneth Blanchard.
[2] Probablement les 4 risques classiques : risques naturels, risques technologiques, risques de guerre, risque de défaillance ou de malice humaines.
[ Une mission en qualité, à l'aéroport de Toulouse-Blagnac, m'a laissé une forte impression de distinction entre sécurité et sûreté | la sécurité, c'est la modélisation du risque enironnemental, matériel ou lié à la distraction humaine (un arbre tombe, une nuée d'oiseaux percute et brise une vitre, un ouvrier distrait introduit un mégot près du fuel) | l'absence de sécurité, c'est Tchernobyl : négligence et baisse biologique de l'attention des équipes de nuit (chute naturelle de la température interne du corps et relâchement consécutif de l'attention) - Samouraï !, auraient crié les enfants de Jodo | la sûreté, c'est autre chose, c'est la modélisation de la malice humaine, de la volonté de nuire (pulsions de mort, terrorisme, etc.) | l'absence de sûreté, c'est le Onze-septembre | ce qui est compliqué demande un effort d'atomisation, d'isolement des éléments, ce qui est complexe demande un effort de liaison, de recherche des finalités, des frictions, des relations interactives des phénomènes entre eux, donc d'amplification ou d'écho possibles (cf. larsens, en accoustique), bref d'augmentation vertigineuse des dégâts (cf. progression géométrique et non arithmétique, faite de simples ajouts) | revoir ici la distinction, par Blaise Pascal, entre esprit de géométrie et l'esprit de finesse | modéliser, c'est tout admettre, à plus ou moins tant de pourcents, c'est encore et surtout se mettre à la place de celui qui veut faire un maximum de dégâts et donc profiler tout ce qu'il peut avoir envie de produire comme effets | modéliser, c'est anticiper un impact, un résultat (et non des moyens, qui sont combinables, ré-arrangeables et infinis) ] Read More
[ Stratégies de coopération, les meilleures - 7e partie ] Dynamique de groupe - 8e partie [ Coopération ou défection, c'est selon - 9e partie > ]
Un collectif humain, c'est un organisme vivant - illustration
Un peu datées les prises de note à la main. Les psychosociologues, fussent-ils d'entreprise, modélisent encore à l'ancienne les rapports (attachements et rapports de force - générateurs de confort ou d'inconfort socioémotionnel), bref ils modélisent encore à la main les états et surtout les « transactions » entre humains, entre collaborateurs : Untel fait ci, tel autre fait ça, je note ci, je note ça. Plutôt que Robert F. Bales et sa notation figée (effet « procès verbal », tout est consigné), je préfère de loin les modèles dessinés (cartographiques) de Jacob L. Moreno, plus dynamiques, beaucoup plus fluides, plus réalistes. Dans la saisie du vivant.
Parlons programmes. Nous sommes en 2007. Et pour étudier l'évolution d'un système (ex. une équipe), l'informatique fait des prouesses. C'est net. Des prouesses de pédagogie d'abord : tout s'anime et devient parlant. Le dilemme des prisonniers devient une clé d'entrée tangible, l'on comprend foule de choses. Mais pour aller plus loin encore, je vous propose le Jeu de la vie de Paul Callahan.
Il s'agit d'un programme sur la Toile : vous placez des cellules vivantes (ici des points) sur un graphe et regardez comment elles s'animent, s'agrègent et vivent. Amusons-nous :
(J'adore ce truc, je l'ai trouvé en navigant depuis la page du grand Robert Axelrod.)
Voyons... Mille choses à vous dire. Mais je dois voir un client...
A très bientôt : commentez si vous le souhaitez.
[ La vie, kesako ? Dans les sciences de la vie, de l'homme et des sociétés, la vie s'envisage comme à la fois ce qui met en mouvement le tissu des choses (le complexus), et la somme de ces mouvements eux mêmes. Mouvements qui se tendent vers la félicité (niveau de satisfaction stable et/ou croissant) de chacun ou presque des systèmes compris dans ledit tissu. Sachant qu'un regroupement (agrégation) de systèmes (par exemple des cellules) engendre un tissu plus grand (mettons, un organe), plus ou moins stable, posons que tout tissu est lui aussi doué de logique interne et donc de poussées - en prise avec le dedans et avec le dehors - qui le conduisent à fabriquer sa propre félicité. Terminons ici. Toute félicité est plus ou moins compatible avec celle des systèmes d'à côté, avec celle des systèmes du dessous (plus petits, plus élémentaires), avec celle des systèmes du dessus : plus englobants | consulter, à ce sujet, le modèle de Max Sandor | Palo Alto et les niveaux logiques | scénario de la vaine pature | une autre vidéo | le résultat de l'entropie, c'est peut-être la fin de la coopération, c'est-à-dire la mort... relative puisque les déchets d'un système impactent et fécondent un autre système - ce mouvement continu, c'est la vie | aah, l'ouroboros ]
[ << Flou comme la logique | Terra incognita | Un bon manager, proposition de synthèse ] Druon, la tête de lion et les puissants - suite
Le chef est l'animateur d'un collectif, l'administrateur des prérogatives de chacun, le gardien de valeurs constamment actualisées. La mythologie de Maurice Druon l'éclaire étonnamment bien.
Mais c'est incroyable : tous les étés (allez savoir pourquoi), je découvre une perle. Un bouquin jouissif. Il y a quelque dix ans, c'est Charles Bukowski qui inaugurait mon firmament [1]. Et c'était à la plage. La plage était fadasse. Buko ? Piquant, percussif, impactant. Il y eut ensuite les Beatniks, Ernst Jünger et tant d'autres [2]. Là, je découvre... Maurice Druon. Le père des Rois maudits. C'était à la maternité, il y a quelques jours. Estampillé Secours populaire, un stand de bouquins était là, sur la placette, devant l'hôpital. Je me suis dit : Tiens, les Mémoires de Zeus. De qui ? De Druon ? Allez, je prends. Cinquante centimes d'euros plus tard, j'ai fait : Ouah, la claque ! (Je contiens le récit, vous invitant à vous procurer cette merveille.) Et quelle surprise, quelle suprise mes aïeux. Saviez-vous que Druon approchait à merveille la logique floue ? et le leadership ?
Fig. 1 - Maurice Druon, dans son bel habit vert
Rappelons-nous. Le cerveau humain, fort prudent, indique un danger potentiel là où il n'y a que brumes. Pour lui, la vie s'approche avec retenue - lire le coup du parapluie. Laissons la parole à Druon, qui va loin : Le rire, de même que l'épouvante, explique son personnage de Zeus, naît de l'insolite, d'une rupture de rythme, d'une erreur dans l'agencement des nombres [ndlr - structures] de la nature ou de la pensée. Or l'épouvante vous vient lorsque vous vous sentez menacés par cette erreur. Qu'on vous montre un homme à tête de lion, vous voilà tout tremblants parce que vous redoutez le lion. Mais l'on vous présente un homme affublé d'une tête d'âne, vous allez être secoués de rire, parce que vous vous sentez plus forts que le derrière de l'âne, parce que l'insolite joue à votre profit.
Face à l'incertitude, il y a la tentation du repli, vers un système, vers un état mieux maîtrisé [3]. C'est la régression, c'est la peur, c'est l'homéostasie plombante. Sitôt que l'inconnu, ou plutôt l'inattendu, baisse la garde (se révèle juste grotesque), c'est le rire. Le rire comme un triomphe : le relâchement libère la tension. Voilà que revient la main rassurante de la maîtrise, la maîtrise de ce qui se passe. Une chape vient à nouveau coiffer les choses.
Il faut aussi lire ce que Druon fait dire à sa Thémis, cette fois-ci sur la dynamique de groupe (ici, la synergie) et sur la désignation d'un animateur et d'un gardien du système. Bref, d'un chef : Nos gestes seraient sans efficacité ni fruits s'ils n'étaient pas complémentaires, et si chacun de nous agissait sans se soucier ni s'aider des gestes du voisin. Or pour que nos gestes soient complémentaires, il faut qu'ils s'inscrivent dans un ensemble concertant, dans une ordonnance générale ; et pour qu'une telle ordonnance soit possible, il faut que nous reconnaissions une autorité qui la définisse et la fasse respecter ; il faut que nous nous dessaisissions tous d'une fraction de nos pouvoirs individuels de décider et d'agir, pouvoirs qui resteraient stériles si nous voulions les conserver entiers, afin de constituer un pouvoir directeur commun.
Question lucidité sur l'émergence des comportements groupaux, je dois dire que Druon rejoint le grand Girard.
Pour mieux pénétrer la rigueur observatrice de Druon, lisez donc comment Zeus remporte le pouvoir face à sa cousine Aphrodite ou son rival Prométhée. Passionnant.
Le chef ? Poséidon et Thémis en brossent le contre-portrait. A partir des écueils. Druon est fin psychologue, qui fait dire : Le plus riche [...] ne peut tirer sa fortune que du dépouillement des autres [...]. Le plus beau [...] est mal préparé pour penser à autrui, et juge des mérites sur l'adulation dont on l'entoure. Le plus sage peut manquer de décision pour imposer ses arrêts, car il comprend trop les raisons de chacun. Le plus fort, pour terminer, est enclin [...] à gouverner par contrainte sans entendre les raisons de personne. Résultat ? Un beau syndrôme Apollo en perspective : non pas le dieu, mais la navette.
Le riche possède ou convoite le territoire (les prérogatives) des uns et des autres. Il les spolie, les conduisant à la soif de vengeance et au complot. Le beau (narcissique) fonctionne à l'égo, en cela il loupe le bien-être collectif. Le sage, trop prudent, se focalise sur les gens et manque la nécessaire réalisation de quelque chose, la 'centration tâche'. Le fort, pour finir, fait cas de son désir et de son désir seulement. Son expertise le coupe des désirs des autres ('centration personnes'). A la clé : coup d'état violent.
Eh oui, la légitimité c'est tout un art.
Regardons ensemble, et terminons. Logique floue, tentation homéostatique, coopération, dynamique de groupe, autorité, animation managériale : tout y est. Druon, vous êtes un roi béni.
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[1] Avant Buko, il y avait K. W. Jeter, rejeton du grand Philip K. Dick.
[3] Cf. Perfectionnisme (besoin de clarté cognitive et recherche de félicitations, de strokes de satisfaction, bien documentés) et la croyance en la maîtrise, voire au progrès indéfini.
[ Ma formation | Paul Ricoeur et ceux qui lisent Kerouac (vidéo) | racines méditerranéennes du management - les très beaux masques | les qualités du manager | les qualités de son symétrique, le travailleur de sape | Druon, psychosociologue ? A l'évidence, et c'est ici ] Read More
Terra incognita - 1e partie [ Atouts de l'intervenant | Druon fait sa mythologie - 2e partie >> ]
Prudent est le cerveau. Très. Qui s'appuie sur l'incertitude pour toujours prévoir un Peut-être, un Tu devrais faire ça. - Quelle est la chance pour que tu réussisses ? - Mmh, 70 %. - Que tu échoues ? - Compte 40 %, va. On ne sait jamais. Voilà grosso modo le principe sur lequel s'appuie notre esprit, de manière inconsciente, pour nous permettre d'enfler la réalité, de lui donner plus d'aspérités que ce qu'elle pourrait avoir de prime abord. La prudence fait toujours envisager une foule de choses. La logique floue, qu'utilise le cerveau, permet de construire un 'peut-être' et - de là - les actes qui devraient en découler : nous l'avons vu. Mais c'est de cartes que je compte vous parler aujourd'hui. De cartes et de monstres.
Fig. 1 - Monstre de carte, autour de 1600
Vous connaissez tous ces cartes anciennes, qui comprennent de nombreuses incertitudes, les explorateurs ne pouvant pas tout savoir. Quelqu'un d'astucieux aurait pu symboliser ces manques, ces blancs, par - pourquoi pas ? - un point d'interrogation. Ou par un commentaire de quelques lignes. Ou encore un dessin de pin up. Mais que pensez-vous que les cartographes aient fait ? Des monstres, messieurs-dames : des monstres. Eh oui, le manque, l'inconnu, le je-n'sais-pas s'est tradui par des monstres. Simple artifice ? Je ne crois pas. Au regard des connaissances actuelles sur le cerveau, ce procédé artistique semble emprunter à la logique floue. Je m'explique : l'esprit ignorant ce qu'il y a à cet endroit du globe, la démarche la plus instinctive consiste à symboliser l'absence de terre connue par... un monstre. Le signal devient : Hey, sois prudent. On ne sait jamais.
Y a-t-il un lien avec le management ? Bien sûr. Si l'on réalise à quel point le manager est un agent du changement. A quel point il anime des troupes pour réaliser une vue collective (de laquelle chaque individu - lui inclus - va tirer une jouissance ou un confort). A quel point il sort le collectif de sa torpeur [1], de son inertie, de sa peur du changement. C'est de cela qu'il s'agit : avancer en terre inconnue. (Souvenez-vous du monstre.) Certes les choses sont facilitées [2] sitôt que le groupe en a assez de stagner dans une situation d'échec, qu'un guide indique une échappée claire et rassurante et que l'expérience montre que les premiers pas sont probants. Oui. Pour autant, changer, c'est aller vers un monstre. Un inconnu, par définition non représentable. Ou mal représentable. Donc potentiellement dangereux, par défaut : un monstre. CQFD. Les cartographes, de l'Antiquité à la Renaissance, sont de formidables sémiologues. Mieux : ils nous aident à comprendre les ressorts de l'homme. Et donc à bien manager le fait humain, comme dirait le petit pragmatique [3] qui sommeille en chacun de nous.
[1] Le philosophe Michel Sora rappelle d'ailleurs qu'exister signifie sortir d'une potentialité. Sortir d'un préalable. C'est-à-dire agir. Sortir de la torpeur ? C'est ça exister.
[2] Cf. David Gleicher, génial économiste de New-York.
[3] Détestable ou utile ? Peut-être à l'école du Dialogue intérieur de trancher ça.
[ L'absence de signifiant produit un monstre, pour plagier Goya | ce que les psychanalystes confirment | de même que, bien avant eux, les Grecs, qui voyaient dans l'absence d'hospitalité (déni de l'autre, rejet des règles rassurantes, des rituels de bienveillance, de la zone de droit et de signification communes) une absence de signifiant... tout court | ah, le confort émotionnel, tout un challenge | parlons d'homéostasie (Kurt Lewin - dynamique de groupe) | et revenons-en aux cartes, allez - un très beau portail d'Atlas | la belle carte de Mercator, dans la British Library | Le Dessous des cartes | carte insolite de l'Europe, sur le site d'un passionné (Robert Ross) | cartographier les concepts | étonnantes sémacartes | bouclons ces corrélats par une autre forme de monstre, l'Ombre, boule d'énergie frustrée, qui pousse à agir - cf. Jean Monbourquette ] Read More
[ << Cerveau, potentiel méconnu - 2e partie ] Alors, parapluie ou pas ? - 3e partie [ Druon fait sa mythologie - 4e partie >> ]
1. Mais vous êtes flous, oh oui. Je me remémore un vieux cours de psychologie où l'enseignant, un chercheur passionné, nous fait faire un test, en salle de cours, sur papier. Question : Quelle est la probabilité que demain, il fasse beau ? Nous, les étudiants, disons globalement par écrit : Mmh, peut-être 60 %. En parallèle, circule la question symétrique : Quelle probabilité pour que le temps de demain soit à la pluie ? Nous répondons... 50 %. Véridique. Les matheux remarquent d'emblée les 110 % de l'arrivée. Politiquement peu correct, uh ? Comment se fait-il que les mêmes sujets (nous, a priori normaux) fassions des prévisions mathématiquement fausses ? Réponse : la faute au cerveau. Qui, le mutin, fonctionne sur des bases de logique... floue. Regardons le cas. Il y a une incertitude, ici forte : une catégorie intermédiaire et bâtarde (grossière disent les scientifiques). Appelons cela un sac poreux, un ensemble en balotage, basculant un peu à droite, un peu à gauche, bref 'mangeant à tous les rateliers'. C'est un Peut-être. Dans notre cas ? Il vaut 10 %. Que firent nos cerveaux, en définitive ? Une belle addition du Oui, du Non... et de ce Peut-être. Résultat : 110 %. Eh oui. Les probabilités de la vraie vie débordent, voire explosent les choses. (Ce qui, en logique aristotélitienne ou cartésienne, voire même probabiliste, est faux - voire impossible-n'y-pense-même-pas.) L'esprit humain, prudent par excellence, car pétri d'adaptabilité et d''esprit de finesse' (dixit Blaise Pascal), se fonde par habitude sur une réalité complexe. Il en tient compte. Aussi dépasse-t-il les frontières logiques classiques (trop théoriques, artificielles à l'envi). Il mise - à l'inverse - sur une réalité à plus de 100 % : une super-réalité (inflation de réalisme). Pour le cerveau, tout devient 'plus-que-possible', donc sereinement vivable. Prévisible. Favorable à l'action. Ambitieux, l'encéphale ? Moyen. Très, très moyen. Il est surtout prudent, il établit en permanence une marge d'erreur. L'incertitude, il connaît (alors il anticipe). Prudent comme un cerveau, voilà bien la phrase-clé. Sentez-vous libres d'en parler aux dîners : Connaissez-vous l'histoire du flou qui repeint son plafond ?
2. Etats de la science. Passons maintenant une vitesse. Les ensembles de la logique standard ont des bords [des frontières] nets : la tomate appartient à l'ensemble des fruits mûrs, ou non. C'est 0 ou 1, assurent Didier Dubois et Henri Prade, chercheurs à l'Institut de recherche en informatique de Toulouse (IRIT), auteurs d'un passionnant dossier sur la logique [1]. La logique floue, elle, tient délibérément compte des degrés intermédiaires : la tomate peut être pas très mûre ou trop mûre. Dans les situations réelles, expliquent les scientifiques, nos informations sont incomplètes et nos avis nuancés. Que dire aux cartésiens ? D'évacuer, quant au cerveau, le point de vue classique [2] : la pensée, et les systèmes d'information qui en découlent, fabriquent une prise de décision à géométrie variable. Finies les fameuses tables de vérité qui - depuis Aristote - encadraient le raisonnement. Ces matrices décisionnelles, si sages, distillent une vérité tronquée [4]. Trop théorique. Place au réalisme et aux ensembles flous : la vérité cède le pas à la réalité, sa cousine. La logique classique, déplorent les chercheurs, n'appréhende que ce qui est vrai et faux. Catégorique et figée, elle ne permet pas la déduction provisoire de conclusions plausibles, suceptibles d'être remises en cause par l'arrivée d'informations supplémentaires. Elle ne prend pas non plus en compte le caractère incertain des informations ni le caractère vague des catégories à manipuler. Résultat ? Les automaticiens [4], concepteurs de modèles décisionnels réalistes [5], planchent sur les systèmes vagues. Cette logique de l'incertitude est tout bonnement celle de la vie. Vie qui, nous le savons, s'invite dans l'économie et l'industrie. Regardons ensemble. Le diagnostic de pannes, la prospection géologique, le conseil bancaire ou financier, la recherche d'informations sur Internet, la régulation de processus industriels complexes, s'appuient sur des informations incertaines, des règles générales susceptibles d'exceptions, des catégorisations vagues. Qu'on se le dise : se décider - et aider les machines à en faire, peu ou prou, autant - s'appuie sur notre capacité naturelle à raisonner de façon nuancée. Autant parler d'aptitude à manipuler l'information graduelle, non tranchée. Pourquoi dire ça ? C'est bien simple : graduer, c'est ce que nous faisons tous les jours, en utilisant des ordres de grandeur : 'grand', 'élevé', 'petit', etc. Les règles décisionnelles se font donc flexibles, voire franchement 'élastiques' (catégories 'grossières', poreuses, où l'on bascule d'un ensemble à l'autre). L'ensemble classique possède des bords francs : un objet appartient ou n'appartient pas à un ensemble. Les ensembles flous, concluent Didier Dubois et Henri Prade, ont des bords graduels : l'appartenance à un ensemble flou est une question de degré, ce qui en estompe les bords.
Un exemple ? Le climatiseur, système à règles floues par excellence. Supposons que la température x de l'air - vaille - 19° C : elle est - mettons - 'fraiche' à 20 % et 'idéale' à 80 %. La vitesse du ventilateur sera 'lente' à 20 % et 'moyenne' à 80 %. Ou comment prendre un peu des deux pour mitiger sa réponse.
L'intelligence est... un mélange.
Fig. 1 - Pour la science n°49 | Fig. 2 - Van Vogt et le non-A
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[1] Dossier Les chemins de la logique, revue pluriannuelle Pour la science, hiver 2005 - texte intégral.
[4] La vérité, ici, est soeur de rigueur, de cohérence, d'activités cogitatives dites correctes. Dans la vraie vie ? Ses applications sont maigrelettes, tout - sauf les catégories philosophiques strictes - répondant au flou, à l'imperfection, à la méconnaissance, à la circularité de l'ouroboros, où (tel le serpent qui se mord la queue) la conséquence d'un phénomène devient partie-prenante d'un tout et amorce elle aussi des actions, bref devient cause à son tour. C'est le fait du complexus, cette architecture de la vie. Cette texture même des choses (complexus veut dire tissu).
[5] La logique probabiliste ? Guère plus réaliste que la logique classique. Et puis très coûteuse : elle nécessite des données statistiques, pas toujours disponibles et oblige les chercheurs à convoquer l'artifice du pari, quelque peu arbitraire, selon Didier Dubois et Henri Prade. Autre inconvénient avec les probabilités : pour un événement x, le manque de certitude qu'il se produise devient, comme par magie, une certitude de l'éventualité contraire. Je ne sais pas trop si le soleil reviendra dans la demie-heure, pourquoi soutenir modicus qu'il restera caché ?
[ C'est Lotfi Asker Zadeh, automaticien américain né en 1921 (page), qui est le père de l'ensemble flou (seconde moitié des années 1960), à l'origine des modèles contemporains de systèmes experts | Alfred Korzybski (1879-1950) et la logique non-aristotélicienne | l'équivalent français de la société korzybzkienne de sémantique générale (IGS) | Korzybzki, traduit par Isabelle Baudron-Aubert [Fr] - son blog | Mireille de Moura et Frédéric Lavergne injectent Korzybzki dans le monde des institutions | Le Non-A, le cycle de romans d'Alfred Elton Van Vogt (1912-2000) qui a popularisé Korzybzki - toute mon adolescence ! | Van Vogt, sites 1, 2 & 3 | par un autre angle, revenons-en à la logique - logique et carré sémiotique | et toujours - cerveau et complexité | systémique | éthique et décision | management | conseiller en environnement complexe ] Read More