Sortons de Crème de violette un moment. Nous en reparlerons bientôt. Et sous toutes ses coutures. Revenons-en, si vous le voulez bien, aux sciences humaines, l'un des piliers de ce blog (manager, c'est bel et bien apprivoiser [1] des tendances humaines). Parlons fiction : quel point commun y a-t-il entre Mad Max, Conan le Barbare, Bilbo le hobbit et Luke Skylwalker ? Le sex appeal ? Mmh, chacun ses goûts. Plus sûrement, c'est le support : ces personnages sont des archétypes du grand écran. Le deuxième point, sur lequel j'insiste, c'est Joseph Campbell (1904-1987), un spécialiste américain de la mythologie. Il est l'inspirateur, direct ou indirect, de bon nombre de ces grandes fictions contemporaines. De sorte que George Lucas, le père de La Guerre des étoiles, en parle comme d'une référence absolue. La consultation récente du Monde 2 (magazine superbe), chez un médecin - si ! -, me permet de vous brosser aujourd'hui un panorama rapide des structures présentes dans les mythes (et pourquoi pas dans l'inconscient de certaines entreprises). Le travail de Joseph Campbell, non content d'inspirer de grands réalisateurs, peut inspirer le manager ou le coach qui est en nous. On y va ?
Côté contes, il y avait certes la morphologie (formation construite, quasi systématique) de Vladimir Propp (1895-1970), un folkloriste russe [2]. Il faut aussi compter sur Campbell. Ce dernier dénombre sept étapes narratives fortes : 1. l'appel de l'aventure, 2. l'aide surnaturelle, 3. rencontre avec une déesse, 4. chute et 5. apothéose, 6. déclin puis 7. désir d'immortalité. L'opposant traditionnel ? Le Monstre tyran, obligeant le Héros à vivre un Doute tragique puis un sacrifice circonstancié (Don suprême) - voir ici.
Tout cela n'est que rêverie, sourit le manager rationaliste. A quoi le manager culturel (cf. Edgar H. Schein) lui répond que la chose humaine est avant tout irrationnelle, psychologique et structurée. C'est-à-dire interprétable. Donc utile, en termes de ressorts : je peux (ou dois) me servir de ce qui constitue l'homme, de ce qui constitue les groupes, pour faire 'marcher' mon batailon de collaborateurs. Hmm. L'expérience montre que la croyance [3] et - plus généralement - la pensée magique sont des tendances lourdes. L'entreprise est une réplique de notre psychisme : des flux cogitatifs, des tensions, des lieux de stockage, des valeurs, des émotions.
Et des mythes plein la tête.
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[1] Dans des milieux (des cultures, des systèmes dynamiques groupaux), selon des contingences (économiques, techniques, etc.) et des visées (objectifs).
[2] A - Prologue | B - Séquence préparatoire - 1. un proche est absent, éloigné ou mort, 2. l'interdiction plane, 3. interdiction transgressée, 4. une interrogation vient se greffer, portant sur le Méchant ou bien directement sur le Héros, 5. l'on aprend quelque chose, qui le(s) concerne, 6. une tromperie a lieu, 7. où l'on voit la complicité involontaire du Héros, dupé par sa propre naïveté ou par un sort | C - Première séquence, 8. le Méchant commet son méfait sur un être cher, le soumettant à la violence ou au vol, 9. le méfait devient manifeste, le Héros est alors sommé de réparer le tort causé (appel au secours, envoi du héros), 10. et 11. acceptation, entreprise réparatrice, le Héros se met en route, puis 12. passe - auprès d'un Aidant - l'épreuve de mérite qui lui fait gagner un pouvoir ou un objet magique, et donc, 13. réagit à ce que fait l'Aidant, puis 14. reçoit bel et bien l'auxiliaire magique, 15. il arrive dans le territoire (Royaume) de sa quête, 16. combat le Méchant, 17. se fait blesser (marque, blessure, amputation, cicatrice), 18. vainc l'ennemi | D - Deuxième séquence, 19. le Héros parvient à réparer le méfait, 20. repart chez lui, 21. mais se fait poursuivre (ou persécuter), 22. heureusement se fait secourir, 23. finit par arriver incognito, 24. se fait à nouveau berner, un Faux-Héros (usurpateur) lui volant la vedette, 25. à nouveau une épreuve, 26. bientôt accomplie, 27. et 28. ça y est le Héros est reconnu et le Faux-Héros démasqué, 29. le Héros change d'état ou de forme (transfiguration), 30. l'usurpateur affronte son châtiment, 31. et le Héros peut enfin se marier et/ou monter sur le trône.
[3] Cf. la prophétie autoréalisatrice de William Isaac Thomas (1863-1947). Résumé. Un peu plus loin avec le théorème de Thomas (ici en ethnométhodologie). Bibliographie exhaustive [En].
[ Qu'est-ce qu'un conte ? | Morphologie du conte, extraits | Joseph Campbell, groupe de discussion [En] et biographie fort claire [En] | le consultant Yves Enrègle applique au leadership les archétypes, la combinatoire et la dynamique narrative de l'univers d'Astérix - voir ici | entreprise et vie psychique | univers mythiques et organisations, des lieux de pouvoir | Antonio R. Damasio, le neurologue qui a réhabilité les émotions quand à l'élaboration de la pensée (prise de décision) | retournons au mythe, fameux récit explicatif - ce sont peut-être Georges Dumézil, Carl Gustav Jung, Mircea Eliade et Gilbert Durand qui en parlent le mieux ; cf. symbole | Le Monstre tyran des entreprises (des groupes en général), une invention de cartographes ? ]
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Terra incognita - 1e partie [ Atouts de l'intervenant | Druon fait sa mythologie - 2e partie >> ]
Prudent est le cerveau. Très. Qui s'appuie sur l'incertitude pour toujours prévoir un Peut-être, un Tu devrais faire ça. - Quelle est la chance pour que tu réussisses ? - Mmh, 70 %. - Que tu échoues ? - Compte 40 %, va. On ne sait jamais. Voilà grosso modo le principe sur lequel s'appuie notre esprit, de manière inconsciente, pour nous permettre d'enfler la réalité, de lui donner plus d'aspérités que ce qu'elle pourrait avoir de prime abord. La prudence fait toujours envisager une foule de choses. La logique floue, qu'utilise le cerveau, permet de construire un 'peut-être' et - de là - les actes qui devraient en découler : nous l'avons vu. Mais c'est de cartes que je compte vous parler aujourd'hui. De cartes et de monstres.
Fig. 1 - Monstre de carte, autour de 1600
Vous connaissez tous ces cartes anciennes, qui comprennent de nombreuses incertitudes, les explorateurs ne pouvant pas tout savoir. Quelqu'un d'astucieux aurait pu symboliser ces manques, ces blancs, par - pourquoi pas ? - un point d'interrogation. Ou par un commentaire de quelques lignes. Ou encore un dessin de pin up. Mais que pensez-vous que les cartographes aient fait ? Des monstres, messieurs-dames : des monstres. Eh oui, le manque, l'inconnu, le je-n'sais-pas s'est tradui par des monstres. Simple artifice ? Je ne crois pas. Au regard des connaissances actuelles sur le cerveau, ce procédé artistique semble emprunter à la logique floue. Je m'explique : l'esprit ignorant ce qu'il y a à cet endroit du globe, la démarche la plus instinctive consiste à symboliser l'absence de terre connue par... un monstre. Le signal devient : Hey, sois prudent. On ne sait jamais.
Y a-t-il un lien avec le management ? Bien sûr. Si l'on réalise à quel point le manager est un agent du changement. A quel point il anime des troupes pour réaliser une vue collective (de laquelle chaque individu - lui inclus - va tirer une jouissance ou un confort). A quel point il sort le collectif de sa torpeur [1], de son inertie, de sa peur du changement. C'est de cela qu'il s'agit : avancer en terre inconnue. (Souvenez-vous du monstre.) Certes les choses sont facilitées [2] sitôt que le groupe en a assez de stagner dans une situation d'échec, qu'un guide indique une échappée claire et rassurante et que l'expérience montre que les premiers pas sont probants. Oui. Pour autant, changer, c'est aller vers un monstre. Un inconnu, par définition non représentable. Ou mal représentable. Donc potentiellement dangereux, par défaut : un monstre. CQFD. Les cartographes, de l'Antiquité à la Renaissance, sont de formidables sémiologues. Mieux : ils nous aident à comprendre les ressorts de l'homme. Et donc à bien manager le fait humain, comme dirait le petit pragmatique [3] qui sommeille en chacun de nous.
[1] Le philosophe Michel Sora rappelle d'ailleurs qu'exister signifie sortir d'une potentialité. Sortir d'un préalable. C'est-à-dire agir. Sortir de la torpeur ? C'est ça exister.
[2] Cf. David Gleicher, génial économiste de New-York.
[3] Détestable ou utile ? Peut-être à l'école du Dialogue intérieur de trancher ça.
[ L'absence de signifiant produit un monstre, pour plagier Goya | ce que les psychanalystes confirment | de même que, bien avant eux, les Grecs, qui voyaient dans l'absence d'hospitalité (déni de l'autre, rejet des règles rassurantes, des rituels de bienveillance, de la zone de droit et de signification communes) une absence de signifiant... tout court | ah, le confort émotionnel, tout un challenge | parlons d'homéostasie (Kurt Lewin - dynamique de groupe) | et revenons-en aux cartes, allez - un très beau portail d'Atlas | la belle carte de Mercator, dans la British Library | Le Dessous des cartes | carte insolite de l'Europe, sur le site d'un passionné (Robert Ross) | cartographier les concepts | étonnantes sémacartes | bouclons ces corrélats par une autre forme de monstre, l'Ombre, boule d'énergie frustrée, qui pousse à agir - cf. Jean Monbourquette ] Read More
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