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 Sans problème il n'y aurait pas de créationThu 15 Jun 2006
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Nul n'est manager s'il n'est un peu philosophe, c'est-à-dire présent aux choses et aux gens : intense. Les sciences humaines, combinées avec les sciences sociales, sont d'un secours immense pour cartographier les scénarios possibles. Le désir de piloter un bateau (étymologiquement faire de la cybernétique) met tout le monde d'accord. Je veux dire tant Platon (Ve s. av. J.-C.), qui emploie le terme pour la première fois, que le mathématicien Norbert Wiener (XXe s.), qui le développe dans de nouvelles (et bien fécondes) perspectives. Qualiticiens et managers sont eux aussi à la tête de quelque chose. De même que les personnes qui gèrent des flux (argent, temps, ressources) [1]. De sorte que l'entreprise est tout autant en prise avec les sciences de la complexité que le laboratoire universitaire. Et que la vie. D'ailleurs, en ce début de XXIe siècle, les sciences dures [2], les sciences molles [3], le management [4] font cause commune : sortir des chapelles et venir s'interfrotter. Témoin, la démarche d'Emmanuel Ferraguti, prof de philosophie, érudit de sciences. Et blogueur. Pour lui, le cap est passé : tout - je dis bien tout - est philosophie, c'est-à-dire amour de la vie et recherche de solutions. Let's go.





Absara.com : - Emmanuel, pourquoi t'intéresses-tu aux sciences humaines et cognitives [5] ? Quelles connexions y vois-tu avec la philosophie ?

Emmanuel Ferraguti : - Je pense que le savoir est un, qu’il y a une unité de la connaissance. Il y a un beau métalogue [6] de Gregory Bateson intitulé « Jusqu’où va ton savoir ? » (in Vers une écologie de l’esprit [7]), dans lequel l’épistémologue anglais affirme qu’il n’y a qu’ « une seule grande pensée qui a des tas, des tas et des tas de branches ». On retrouve la même thèse chez René Descartes dans les Principes de la philosophie, chez Platon pour qui toute la connaissance doit parvenir à un terme anhypothétique (l’Idée du Bien) pour redescendre ensuite vers les différentes sciences déterminées. Je crois que « le savoir sur le savoir » (c’est ainsi que Bateson nomme l’épistémologie, ou la philosophie des sciences) est le tronc de tous les savoirs. De formation je suis plus attiré par les sciences de l’homme que par celles de la nature, mais cela est purement accidentel.



Fig. 1 - Gregory Bateson (1904-1980)


A : - Quels auteurs ou penseurs ont ta préférence ? Pourquoi ?

EF : - Ce qui m’intéresse dans la philosophie c’est sa capacité à engendrer, à donner vie à des problèmes. Je crois, avec Henri Bergson, qu’une réponse ce n’est jamais qu’un problème bien posé. Inventer un problème c’est, avant toute chose, inventer une réponse possible ; ensuite il suffit de découvrir celle-ci. Mais le plus important est l’invention du problème.

>> J’aime les penseurs de la rupture, ceux qui, au sens précis que Platon confère à ce mot, font preuve d’autorité (Archein, en grec, c’est l’art d’entreprendre et de conserver l’entreprise). Ce sont généralement les mêmes qui nous libèrent du passé et qui, dans le même temps, nous lèguent des schèmes de pensées d’une rare prégnance. Quelqu’un qui parle aujourd’hui d’« Idée » ou d’« autorité » fait son monsieur Jourdain philosophique s’il ignore que ces notions ont été inventées par Platon. Son disciple immédiat, Aristote, est incontournable. Ensuite je veux bien, pour faire court, faire un bond jusqu’à Emmanuel Kant (qui sépare définitivement l’essence de l’existence – l’absolu devient inaccessible à la connaissance), non sans passer par René Descartes (qui fonde la science moderne sur la conscience [8] – le point de vue subjectif, dit Arthur Schopenhauer). Mais évidemment on ne peut passer sous silence Friedrich Nietzsche (le plus grand des philosophes de la rupture).

A : - Où en est ta réflexion sur la façon dont se structure et se comporte l'homme ? En général et - plus spécifiquement - en prise avec son environnement de travail ? Par ailleurs, quel regard portes-tu sur les rapports interpersonnels, en 2006 ? Puis, parlons du vivre-ensemble. Quels axes d'analyse, d'étonnement, d'investigation personnelle, de réflexion dégages-tu de l'observation de ce socius ?

EF : - Actuellement je m’intéresse de près à la pensée de Bateson ainsi qu’à celle d’Henri Atlan [9]. Ces deux auteurs sont des cybernéticiens qui tentent de mettre à jour les modes d’organisation du vivant ; ce que Bateson appelle « la structure qui relie », ou encore « esthétique ». Je dois bien avouer que mes réflexions sur la question en sont encore au stade embryonnaire. Ce qui m’intéresse, en tant que professeur de philosophie, c’est le rapport entre la compréhension et le monde, tant physique et biologique, que, pour reprendre l’expression de Wilhelm Dilthey, « le monde de l’esprit ». Ce qui m’intéresse en ce moment c’est l’idée (bergsonienne) selon laquelle la notion de problème serait particulièrement importante pour la vie. Sans problème il n’y aurait pas de création. J’aime cette idée qui met à mal une conception que je juge naïve des rapports entre question et réponse. La plupart des gens font comme si, pour toute question, une réponse attendait quelque part d’être citée à comparaître devant le tribunal de la raison. Je crois, avec beaucoup d’autres (dont Bergson), qu’une réponse n’est jamais qu’un problème bien posé – et que la réponse est beaucoup moins importante que le problème lui-même.




Fig. 2 - Henri Bergson (1859-1941)


>> Un problème est ce qui nous oblige à nous poser des questions, à adopter des positions (des thèses). C’est dans ce rapport, dans cette lutte de la pensée avec elle-même, que celle-ci rejoint la vie, la nouveauté. L’homme évolue et se structure dans ce rapport aux problèmes qu’il est capable d’inventer. Ce n’est pas une simple question d’adaptabilité, mais de nouveauté (Henri Atlan a de très belles pages sur cette question dans Entre le cristal et la fumée - ici).




Fig. 3 - Henri Atlan (né en 1931)


>> En ce qui concerne spécifiquement le monde du travail, je préfère te laisser le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Mais plus généralement, le « monde du travail » n’étant qu’une espèce du genre « monde humain », je crois que la discorde, la mésentente (pour reprendre l’expression de Jacques Rancière), le conflit, sont les vraies raisons, les vrais moteurs, de la politique (Jean-Jacques Rousseau ne dit pas autre chose dans le Contrat social). La concorde, la paix, peut être un idéal régulateur, une fin vers laquelle tendre collectivement, mais ce qui nous fait avancer, aller vers elle, c’est le désaccord, l’opposition. Ce que Kant nomme, en un bel oxymore, « l’insociable sociabilité » des hommes (in Idée [c’est ça un principe régulateur] d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique).

>> Si nous rapportons cette hypothèse à ce que je disais précédemment à propos des rapports entre la compréhension et le monde, entre la pensée et l’être, nous pouvons en inférer que nous continuerons à créer, à évoluer, à accepter la nouveauté, et donc à vivre, tant que nous douterons de pouvoir atteindre l’adéquation entre l’être et la pensée ; tant que nous douterons de la vérité.

>> De ce point de vue, le retour en force des intégrismes religieux est – de mon point de vue nietzschéen – une réaction contre cette valorisation de la création, de la vie, induite par les nouvelles technologies de la communication (la Toile notamment).

>> Ceci nous amène au troisième point de ta question. Je pense que le développement des media favorisant la communication favorise aussi l’émergence de nouveaux problèmes et, incidemment, une évolution possible de la pensée. Je rappelle cette formule d’Hannah Arendt que j’affectionne particulièrement (la formule comme son auteur) : « Penser c’est toujours prendre un risque ; mais ne pas penser c’est en prendre un plus grand encore ». Tout dépend ensuite du risque que sont prêts à prendre individuellement ceux qui sont connectés. De ce qu’ils sont capables de mettre en commun (je ne t’apprendrai pas que « l’être en commun » ce dit, en grec, éthique). De ce point de vue l’anonymat quasi généralisé des blogs (et autres sites) est de très mauvais augure.

>> Kant comparait la philosophie à un champ de bataille (Kampfplatz) ; aujourd’hui l’arène est planétaire mais les gladiateurs sont plus prompts à s’inter-congratuler, à se déclarer mutuellement leur amour pour le genre humain, qu’à échanger des idées, a fortiori les soutenir.

>> Pour le quatrième point, je ferai court : depuis quelque temps (deux ans) je m’intéresse particulièrement à l’isolement, pire à la désolation de l’individu qu’induit la modernité. C’est la philosophie de Condition de l’homme moderne qui m’a conduit sur ces chemins que je vois partir de Descartes et de Thomas Hobbes. Pour le reste (l’individu opposé au général et l’amour opposé à la haine), je préfère rester prudent, et donc garder le silence, car ces réflexions sont trop récentes et problématiques pour être (actuellement) exprimables et compréhensibles (y compris de moi-même !).

A : - En quoi, pour toi, la philosophie est-elle nécessaire ?

EF : - J’aime que la question implique sa nécessité. Je pense que tu as raison, c’est le cas : elle est nécessaire. En quoi ? Elle le prouve d’elle-même : elle est là depuis plus de deux mille cinq cent ans. Je dis cela car, si ce n’était pas le cas, elle mériterait de disparaître (tout ce qui naît mérite de disparaître). Elle est nécessaire car, comme art d’inventer des problèmes, elle est l’indispensable compagne de la vie (individuelle) qui n’est pas totalement convaincue (quel que soit l’objet de la conviction : politique, religion, argent, haine ou bêtise.). La philosophie est l’indispensable compagne de la vie qui n’est pas morte.

A : - Outre la philosophie, à quoi t'intéresses-tu ?

EF : - Il ne reste pas grand-chose puisqu’elle est partout !

A : - Certes. Un grand merci, Emmanuel.

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[1] L'on ne gère pas des hommes. L'on gère seulement des ressources, des moyens coûteux, capables de générer quelque chose, une fois mis sous pression (investis, injectés, employés), dans un circuit vivant (récursif - cf. vocabulaire). Que fait-on des hommes ? On les anime, avec des strokes ciblés. Avec des objectifs (toujours chiffrés). On les écoute. On leur donne du souffle. (Parfois, on les engueule). Pour autant, l'homme n'est ni une ressource, ni un capital. Pourquoi ? Parce qu'il est juge et partie de tout : à la fois émetteur et cible, en permanence. Irradiant, imprévisible, connecté. Vivant. Tout sauf une ressource. A signaler : ce débat concerne aussi les connaissances, ce patrimoine bougeant (vivant). Cf. knowledge management ~ barre latérale.

[2] Sciences dites exactes.

[3] L'observateur - en tant qu'humain - fait automatiquement corps avec ce qu'il étudie, qui en outre change d'état en permanence. Par la combinatoire qu'il entretient constamment avec son environnement. Voir les règles de la complexité.

[4] Optimisation de ressources. C'est-à-dire travail d'économie (gestion des forces) et travail d'impulsion (amorçage, entretien, relances) en vue de réaliser quelque chose (but, objectifs, finalités - regardez), c'est-à-dire de vivre. Dans un milieu. Avec les autres, c'est important.

[5] La cognition, c'est cette fonction (ou cet ensemble dynamique de fonctions) qui permet : 1. de recueillir un signal (une stimulation, un événement), 2. de lui donner un sens (décodage, interprétation personnelle - souvent inconsciente), 3. de le stocker quelque part (cf. Cerveau ~ barre latérale du blog), 4. de le faire vivre, c'est-à-dire de le laisser former un tissu réactif avec des tas d'autres choses, 5. de le convoquer consciemment (avec plus ou moins de succès, puisqu'il s'implante en grande partie dans l'inconscient) chaque fois que c'est nécessaire. Il faut ici rappeler qu'il y a au moins trois inconscients. Tout d'abord, l'inconscient cognitif, qui est la 'boîte noire' de l'intériorité, voire la partie immergée de l'iceberg, cet ensemble de processus que l'on ne peut identifier que quand un comportement (partie visible, étudiable) surgit. Cf. Burrhus Frederic Skinner. Il y a aussi un inconscient d'espèce, un instinct (voir Boris Cyrulnik). Puis, l'inconscient freudien, qui est ce lieu psychique (parlons effectivement de lieu - topos -, faute de mieux) où les contenus traumatisants passent à la trappe, et s'interconnectent entre eux, générant un sens qui échappe à la conscience. L'inconscient freudien ignore le temps : les éléments se connectent entre eux selon la seule loi du sens. Il y a une logique interne, complètement déconnectée de la chronologie de ce que vous avez vécu. Voilà pourquoi les choses anciennes font aussi bon commerce avec les choses plus fraîches. Voilà pourquoi aussi, selon l'insolite Carl Gustav Jung, les choses peuvent - de l'intérieur - faire sens, c'est-à-dire émouvoir. Et faire avancer, si l'on compte sur elles comme sur des alliées. Cf. Ombre.

[6] Etymologiquement, des dialogues qui parlent de dialogues.

[7] Vers une écologie de l'esprit, version gratuite en ligne [pdf].

[8] Descartes a, depuis, cédé le pas à Antonio R. Damasio. Voir pourquoi.

[9] Les biologistes, dont Atlan fait partie, forment - particulièrement en France - parmi les plus grands explorateurs de la complexité. Témoins les grands Henri Laborit et Joël de Rosnay (déjà salué par Absara). Tenez, une communication de Jean-Louis Le Moigne sur Atlan [pdf].  Read More


 Cognition et immobilier - 1e partieWed 20 Jul 2005
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Cognition et immobilier - 1e partie [ 2e partie >> ]

En quoi l'immobilier peut-il nous renseigner sur le fontionnement de l'intellect ? Les esprits agiles vont immédiatement pointer le rapport de force, voire la mauvaise foi [1] ou même la fourberie qui anime les parties-prenantes : vendeur [2] et acheteur. Peut-être auront-ils raison. Indépendamment de la boutade, qui prête à sourire [3], c'est de cognition [4] que j'aimerais parler. Vous savez, ce processus intellectuel - conscient ou non - qui transforme un stimulus, simple signal, en information utile. C'est-à-dire exploitable : stockable, connectable à d'autres informations, mobilisable dès que l'occasion se présente à nouveau. C'est basiquement le cas du bambin qui, dès que le carillon du glacier retentit, accourt en direction du signal sonore, muni d'une pièce de monnaie. L'intérêt - conscient ou inconscient - est le maître-mot [5], le moteur absolu. Comme le disait Héraclite, tout est mouvement. Voyons en quoi l'achat d'un bien immobilier relève de la cognition et, plus généralement, de la notion de systèmes. A vos stylos, à vos sous-seings !

Vous vous souvenez sûrement (cela marche aussi pour les locations). Vous avez devant vous un appartement, 'bien de sa personne'. Vous avez avec vous Dédé, votre beau-frère qui travaille dans l'immobilier. Face à vous deux, le vendeur, autant dire l'adversaire. Quel est votre premier réflèxe, sitôt les salutations formulées ? De vous jeter - avec Dédé - dans l'analyse minutieuse, pièce par pièce, un carnet à la main, une loupe dans l'autre, de tout ce qui ne va pas. Vous passez tout en revue : la maçonnerie, la plomberie, l'état de la boiserie, l'électricité, l'emplacement du bien, du parking, de la cave, la proximité de l'école, du travail, des axes de communication, des commerces, etc. Un vrai travail de cerveau gauche. Tout y passe. Tout, tout, tout. Et là, après une heure trente de balisage aux rayons X (une escroquerie est si vite venue !), vous vous exclamez : Attendez, il faut qu'on fasse le point. Vous prenez congès, Dédé vous emboîte le pas et là, au calme, vous ressortez tout : Voyons : point A, ok. Point B, moyen. Point C, d'accord. Point D, à creuser. Point E..., etc. Vous faites un tri de ce qui vous semble positif ou non, dans chaque catégorie ou sous-catégorie. Exemple : l'exposition au soleil, le bruit du voisinage, l'état de la salle de bains, le montant des travaux, la tapisserie, le chauffe-eau, la tuyauterie, etc.

Vous remerciez Dédé, qui a bien joué son rôle d'analyste critique et pointu, et retournez chez vous. Là, vous discutez avec votre conjoint, coupez les cheveux en quatre, repassez tout au crible, vous énervez accessoirement, re-discutez et tout, et tout.

Visite d'après, avec votre conjoint. Bonjour, monsieur le vendeur. (Son sourire vous agace encore plus que la première fois). Vous analysez à nouveau tout, dans le moindre détail. Puis, vous ne savez pas pourquoi, au beau milieu d'une phrase (cette scène pourrait aussi avoir lieu chez vous, avec vos proches), vous faites un lapsus monumental : A combien nous reviendront les impôts locaux, une fois installés ? Trop tard : vous avez vendu la mèche ! Votre souhait d'acquérir l'appartement vient subitement de transparaître, malgré vous. Laissons de côté la psychanalyse et son interprétation des actes manqués. Du point de vue cognitif, que s'est-il passé ? Vous qui sembliez si prudent, si analytique, si regardant sur la moindre petite chose ?



C'est du côté de la cybernétique, discipline reine de la cognition, qu'il faut se tourner. Entendons nous : cybernétique égale capacité à piloter (en l'occurrence un navire, étymologie oblige). Même si le terme évoque ostensiblement la 'vie' des robots, c'est la mécanique du vivant qu'il faut retenir. La mécanique, qui étudie l'énergie et les mouvements - ici des processus intellectuels - permet de comprendre qu'il y a un va-et-vient de tensions et de régulations entre les idées. Des forces jouent. La cybernétique, science de tous les systèmes et des relations changeantes (dynamiques) entre les éléments qui les constituent, éclaire la complexité de manière providentielle.

Convoquons la figure de Norbert Wiener (1894-1964), citoyen américain, bachelier à... onze ans, brillant mathématicien, génie visionnaire. 1948 marque pour toujours la physionomie de la science [6] : la cybernétique prend son envol.

A suivre...
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[1] Voir les solutions 'gagnant-gagnant' (cf. négociation et également le respect - obligatoire, en affaires ! - d'un partenaire, même bourru).

[2] La perception du vendeur, par autrui ? Tout un poème (voir Ceci et cela ).

[3] Un classique - Le sketch de Patrick Timsit sur les petites annonces immobilières.

[4] Pour Sylvain Dionnet, pédagogue et consultant scientifique à la Fondation archives Jean Piaget de l'université de Genève, on peut se donner pour définition de la cognition la capacité à organiser l'environnement en fonction de besoins individuels ou collectifs. L'activité de la cognition présente au moins deux caractéristiques majeures. Tout d'abord elle produit des organisations qui reposent conjointement sur des informations qui proviennent de l'extérieur et de l'intérieur de l'organisme qui en est pourvu. Ensuite, guidée par les besoins, elle est finalisée. Sans vouloir prétendre à l'hégémonie sur les autres organismes qui nous entourent, la cognition a trouvé chez l'homme une expression particulièrement sophistiquée. En effet, les organisations d'informations produites par l'activité cognitive sont conservées sous une forme communicable appelée connaissance et la capacité humaine de réflexion transforme les besoins en fins conscientes. Pour la psychologie, le comportement est une manifestation du fonctionnement de la cognition.

[5] Pour juger de toute la force de cet 'intérêt' - ici biologique, c'est-à-dire de survie (écologie) - l'éthologue, psychanalyste et neuropsychiatre Boris Cyrulnik rapporte, dans le passionnant Nourritures affectives que le castor, obnubilé par une foule de choses, est parfaitement insensible à l'acétone : en dépit d'un flair ultra développé, il ne le 'sent' pas (!) Explication : il n'a aucun besoin, à l'état naturel, de traiter le signal chimique (en passe de devenir une odeur) de l'acétone. Contrairement à l'homme, par exemple, qui le détecte, le décrypte et le stocke - en vue d'une exploitation future - dans son maillage neuronal. La cognition, il faut le dire, s'oriente en fonction de l'intérêt de chacun. Elle fait un tri, dès l'amont, de ce qui est utile... ou pas.

[6] Que cette science s'adosse aux disciplines dites exactes ou qu'elle se décline en une multitude de 'sciences molles' (économie, psychologie, sociologie, etc.), en prise avec l'humain (humain : ensemble très complexe de systèmes et sous-systèmes... fortement complexes, intrinsèquement et - à plus forte raison - dans la dynamique qui les relie entre eux).

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